mercredi 30 avril 2014

Dans le métro





L’ « état de nature », comme chacun sait, n’était pas une hypothèse historique. C’était la description de ce que l’homme doit devenir dans le monde libéral. Ce n’est pas une origine, mais un terme. Or, nous y sommes. Après trois siècles de déroulement du programme moderne, l’homme commence à ressembler au solitaire égoïste des théories libérales. « L’orphelin célibataire » dont parlait Taine. Pour vous en rendre compte, faites une expérience très simple : promenez-vous dans le métro d’une grande ville occidentale –-par exemple à Paris- avec une femme enceinte de huit mois, à une heure d’affluence. Observez.  Voici ce que j’ai relevé : parmi les dizaines de passagers présents à chaque fois dans le wagon, seules les personnes immigrées -en l’occurrence maghrébines ou noires- se lèvent pour lui laisser leur place, voire demandent à une personne assise de le faire (geste d’altruisme encore plus grand, à mon avis). Pas un seul blanc, –fille ou garçon, jeune ou vieux, cadre dynamique de la Défense ou étudiant à Nanterre- ne fait le moindre geste –sinon celui de détourner le regard ou de se plonger dans la consultation compulsive de ses diverses prothèses électroniques. Au-dessous de quarante ans, au demeurant, la plupart ont les yeux perdus dans le vague, les oreilles couvertes par de gros écouteurs qui fournissent à leur paisible ignorance d’autrui l’alibi d’une cause matérielle –et à leur encéphale les bénéfices d’une progressive liquéfaction. Peut-on concevoir démonstration plus éclatante de notre effondrement moral ? Cette petite expérience met en évidence l’existence, au sein de ce qu’on hésite à nommer encore notre « société », d’un égoïsme absolument monstrueux. Ce n’est pas là une interprétation biaisée des faits : comment nommer autrement le fait pour un être humain adulte et conscient de rester indifférent au sort d’une femme visiblement fatiguée, portant sur son ventre le poids d’un enfant à naître ? En dehors d’une subite cécité, je ne vois qu’un égoïsme radical, un égoïsme tranquille, total, sans remords ni conscience, un égoïsme comme l’humanité n’en a sans doute jamais connu dans toute son histoire. Un égoïsme qui nous ramène en deçà même des instincts altruistes que l’évolution darwinienne, se vrillant sur elle-même, avait réussi à sélectionner comme favorables à l’existence de notre espèce. Jusqu’à présent, seuls quelques délires idéologiques passagers ont pu conduire des êtres humains à ne pas porter assistance à une femme enceinte. Mais cela n’a jamais été, sous aucune latitude, le comportement normal, régulier, quotidien. Mais alors, dira-t-on, pourquoi les immigrés font-ils exception ? Et que nous est-il arrivé de spécifique qui n’a pas eu lieu chez eux ?

Certains répondront : le féminisme ! Il est vrai que nous devons à cette avancée de la conscience universelle quelques désagréments mineurs, comme la disparition de la galanterie et l’accession des femmes au statut « d’homme comme les autres », buvant, fumant, portant des jeans et disant des gros mots. Mais s’agissant de notre affaire, c’est une fausse piste. L’objet de notre stupeur n’est pas tant la muflerie spécifique à l’égard d’une femme que l’inhumanité à l’égard d’une personne faible en difficulté. Mais alors, de quoi s’agit-il ? Je ne vois qu’une réponse : les populations immigrées ne viennent pas seulement d’ailleurs. Elles viennent du passé. A ce titre, elles ont encore une religion, c'est-à-dire une morale collective qui enseigne l’obligation de s’intéresser personnellement au sort d’autrui. C’est dire, identiquement, qu’elles arrivent de contrées où n’existent ni le consumérisme, ni l’Etat social. Autrement dit de contrées où l’individu a autre chose en tête que les injonctions narcissiques formulées jour et nuit par le marketing, et n’a pas définitivement renvoyé le souci d’autrui (ni le devoir de s’en protéger quand il est nuisible) à des entités anonymes et lointaines qui l’exonèrent de toute sollicitude concrète comme de tout effort personnel. On pourrait ramasser l’ensemble de ces constats en disant que les populations immigrées sont issues de sociétés traditionnelles. L’expérience du métro permet de créer un effet de contraste saisissant entre ces dernières et la société moderne parvenue à son stade ultime de développement. Tout se passe comme si les bornes les plus élémentaires de la moralité avaient été arrachées par le double mouvement d’émancipation de l’individu et d’étatisation de la solidarité. Derrière les proclamations dégoulinantes de l’humanitarisme, et sous le couvercle d’un appareil social tentaculaire qui dispense les bienheureux contribuables de prêter la moindre attention à l’existence d’autrui, tous les ressorts de la décence humaine ont été détruits, laissant une société d’atomes veules et sans morale. Tant que les systèmes sociaux subsisteront, cette société continuera de se targuer à la face du Monde de sa prétendue supériorité. Mais lorsque l’impasse financière aura conduit à la ruine ces divers dispositifs de bonté par procuration, alors la société libérale se donnera pour ce qu’elle est : un monde de chacals. La vie des hommes y sera, comme dans l'état de nature de Hobbes, et pour reprendre les propres mots du grand Anglais : « solitary, poor, nasty, brutish and short. » 


1 commentaire:

  1. J'ai une autre hypothèse . Depuis 250 ans nous vivons avec deux idéologies : celle de Voltaire à conservé de l'ancien régime, le sens de la hiérarchie , de la courtoisie et de la finesse. Celle de Rousseau impose non seulement l'egalite mais aussi une réelle brutalité des rapports humains faussement appelée franchise. Depuis 1968, Rousseau auparavant marginalisé l'a emporté

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