vendredi 18 avril 2014

Machiavel aux petits pieds




L’euro est une hérésie économique. Sur ce point, les grands économistes sont d’accord depuis le début, toutes tendances confondues. Du monétariste ultra-libéral Milton Friedman (Nobel 1976) au néo-keynésien social-démocrate Paul Krugman (Nobel 2008), en passant par le libéral protectionniste Maurice Allais (Nobel 1988), tous avaient prévenu : l’euro est une erreur. Pourquoi ? Pour une raison simple : la zone euro ne remplit pas les conditions de viabilité d’une monnaie unique, qui sont bien décrites par la science économique depuis longtemps. On lira sur ce point :
-       Robert Mundell, « A theory of optimum currency areas », American Economic Review, vol. 51, 1961.
En substance, une monnaie unique peut être instaurée de manière bénéfique lorsqu’on dispose d’une « zone monétaire optimale ». Une telle zone se caractérise par le fait que les différentes économies que l’on souhaite réunir sous une même monnaie présentent à peu près les mêmes propriétés : productivité, spécialisation commerciale, mode de fixation des salaires, inflation, etc.
La monnaie doit en effet refléter la nature et la santé globales de l’économie qu’elle représente. Si les différences sont trop grandes, il vaut mieux disposer d’une monnaie pour chaque zone. On risque sinon d’obtenir une cote mal taillée : une monnaie trop forte pour les zones faibles et trop faible pour les zones fortes. Tous les signaux économiques se trouvent alors faussés : le faible niveau de compétitivité d’une zone n’est plus traduit par la dépréciation de sa monnaie, les taux d’intérêt et le pouvoir d’achat ne reflètent plus la véritable santé des emprunteurs et des consommateurs. En outre, les zones les plus fortes finissent par détruire la base productive des zones les plus faibles, ces dernières se grisant d’une richesse artificielle jusqu’au moment de leur faillite, précédant l’enclenchement d'une spirale déflationniste.
Tout cela ne vous rappelle rien ? C’est exactement ce qui est en train d’arriver au sein de la Zone euro : certains pays, jouissant d’une monnaie surévaluée, ont consommé plus que de raison et se sont endettés jusqu’au délire, drogués par des taux d’intérêt irréalistes; tandis que d’autres, jouissant d’une monnaie sous-évaluée, ont accumulé des excédents commerciaux énormes et littéralement dépecé l’industrie de leurs concurrents. Pourquoi ? Eh bien, justement, parce que les différents pays de la zone euro ne constituent pas une zone monétaire optimale. Leurs économies sont trop différentes. En France, par exemple, le mode de fixation des salaires est tel que l’impossibilité de dévaluer la monnaie est une véritable catastrophe pour l’industrie. La surévaluation de l’euro détruit notre base productive.
C’est ce que les prix Nobel se sont bornés à faire remarquer, prévoyant exactement ce qui s’est passé. Disposer d’une monnaie qui reflète mal l’état véritable de l’économie, c’est comme disposer d’instruments de navigation détraqués, ou comme s’être fait anesthésier certaines parties du corps. Cela conduit à faire n’importe quoi. On ne sent plus la réalité économique, jusqu’au moment où elle se rappelle à notre souvenir ...trop tard.
Ici, on nous objectera que Mundell lui-même (également prix Nobel) s’était prononcé en faveur de la monnaie unique européenne. Pourquoi ? Parce que sa théorie dit que si l’on applique une monnaie unique à une zone monétaire non optimale, il existe deux moyens de corriger les effets négatifs qui en résultent : la mobilité des travailleurs quittant les zones de chômage et l’existence d’un Etat central subventionnant les zones en difficulté. Dès lors, se prononcer en faveur de la monnaie unique, c’était se prononcer pour la création d’un Etat central capable de lever l’impôt et pour la dilution des attachements nationaux (ce que ne faisaient pas les autres prix Nobel, soit qu’ils fussent anti-étatistes, soit qu’ils fussent tout simplement plus réalistes que Mundell). C’était donc par conviction politique que Mundell approuvait l’euro.
C’est aussi ce qu’avaient en tête les économistes européens (comme Attali, par exemple). Ils n’ignoraient sans doute pas le caractère dangereusement inadapté de l’euro ; ils comptaient au contraire dessus pour hâter l’avènement de leur rêve. Ils voulaient, en d’autres termes, faire les choses « à l’envers » : commencer par l’économie pour faire advenir la politique sous l’effet du caractère insupportable des conséquences qui ne manqueraient pas de résulter de la monnaie unique. Il s’agissait donc d’un projet proprement machiavélique : mentir aux peuples sur les véritables intentions du projet, puis les contraindre à désirer des choses qu’ils n’avaient pas demandées.
Evidemment, tout cela a très mal tourné.
Les apprentis-sorciers étaient des demi-habiles. Ils ignoraient que la politique aussi a ses lois. Et s’il est difficile de faire fonctionner une monnaie dans une zone monétaire non optimale, il est encore plus difficile de faire naître un Etat dans une "zone politique non optimale". Nous appelons ici « zone politique optimale », un ensemble de populations partageant la même langue, la même culture, la même histoire, les mêmes attachements sentimentaux, la même conception de leurs intérêts géopolitiques fondamentaux.
De toute évidence, l’agrégat des Etats-Nations européens ne correspond pas à cette définition. Les peuples européens, même s’ils souffrent, ne veulent pas se dissoudre. En dépit de tout, les Etats-Nations sont solides. Les dégâts causés par l’application d’une monnaie unique à des économies trop différentes n’ont pas fait naître le désir d’un Etat central. Ils ont entraîné seulement –et logiquement- le désir de se débarrasser de l’euro.
L’erreur la plus profonde des promoteurs de l’euro n’est donc pas de nature économique, mais politique et philosophique. Prenant leur désir pour des réalités, ils ont cru que la torture économique qu’ils infligeraient cyniquement aux nations européennes suffirait à leur faire désirer la mort. Eh bien non. Les nations ne veulent pas mourir.

Mais l’euro doit disparaître.



4 commentaires:

  1. Certes cher Frédéric mais n'oublions pas d'autres arguments.
    Primo l'Euro est le support monetaire d'un projet politique : l'Europe unie. Il n'est que secondairement un projet économique.
    Secundo l'Euro visait à mettre fin à la dictature du D Mark et aux crises régulières du SME.Il y est parvenu et nous fait bénéficier des bienfaits d'une monnaie forte ( des taux d'interet bas).
    Tertio, l'Euro avait aussi comme but de concurrencer le dollar.Le but n'est pas atteint mais presque.

    L'euro souffre d'erreurs initiales : la présence des pays méditerranéens , le désarmement unilatéral de la France par les 35 heures.

    Ces erreurs ne sont pas dues à Kohl mais à Miiterrand, Chirac et Jospin !

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    1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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    2. Merci de vos commentaires, cher Roger. Avouez que je suis verni : je n'ai qu'un lecteur -vous- et.... il m'approuve !
      Voyons toutefois ces trois arguments.

      1. L'euro comme support d'un projet politique. Si je ne m'abuse c'est précisément ce que je dis dans la deuxième partie de mon article. Le problème est que ce projet politique est lui-même mal conçu, car nous ne sommes pas une zone politique optimale.

      2. Les bienfaits des taux d'intérêt bas : vous traitez ici comme un bienfait ce que je dénonce comme un anesthésiant (à savoir : la déconnexion entre la valeur de la monnaie et la santé réelle de l'économie). La question n'est pas de savoir si les taux sont hauts ou bas, la question est de savoir s'ils sont adaptés à notre économie : de toute évidence, une monnaie forte et des taux bas quand on a une dette abyssale et un déficit commercial danaïdesque, ce n'est pas normal; c'est comme donner de de la morphine à un fakir. C'est de la folie furieuse. La spéculation contre les monnaies dont vous parlez empêchait justement les pays de faire des bêtises (cf. 1983). Quant à la "dictature du Mark", je ne sais pas à quoi vous faites allusion exactement sous cette expression, mais ce que nous affrontons aujourd'hui, c'est à la dictature économique de l'Allemagne.

      3. l'euro comme concurrent du dollar ; eh bien ce n'est pas pour demain !! Voyez ici : http://russeurope.hypotheses.org/1585

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  2. Certes cher Frédéric
    Mais je ne suis que le premierd'une longue série !
    Pour le reste, d'accord avec vous -en soulignant et regrettant que le danger avérédes taux trop bas n'avait été mis en avant par personne en 1992 quand Ph Seguin nous menaçait de tauxtrop élevés ...

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