jeudi 22 mai 2014

La langue de l'Occident


Pour l’ancien khâgneux qui découvre la Grèce contemporaine, les slogans publicitaires ont l’allure de citations de Platon ou de Démosthène, découpées en petits morceaux pour vanter les mérites d’une bière ou d’un shampooing. L’impression est absurde, mais il est difficile de s’en défaire tant les caractères grecs semblent dotés d’une aura philosophique. C’est le pouvoir de l’association d’idées : nous ne surmontons jamais vraiment le contexte de nos apprentissages. Ceux qui ont appris l’arabe dans le Coran doivent aussi trouver le moindre prospectus nimbé d’un supplément d’âme théologique. Il semble aussi me souvenir que les Russes, qui apprennent le français dans la littérature, trouvent au plus minime gribouillis latin un charme littéraire stendhalien que n’ont sans doute pas à leurs yeux les caractères cyrilliques. Et lorsqu’au surplus les mots qu’on déchiffre ici et là sont dotés d’une immense portée philosophique – ἐλευϑερια (liberté), λογος (parole), δικαιος (juste), αρετη (vertu) - on se réjouit comme malgré soi de voir de telles notions vénérables utilisées dans le langage courant par un peuple qui n’a pas changé de langue depuis vingt-cinq siècles. Tel un petit Heidegger en maillot de bain, le khâgneux s’exclame, après deux verres d’ouzo : voilà une nation bergère de l’Être, qui se tient dans la clairière du Logos ! M’amusant à tourner autour de cette impression, je voulus justement vérifier un peu ce qu’il en était. A vrai dire, un premier doute me vint à l’esprit à propos du mot « eidos » (idée) -notion platonicienne par excellence- que je voyais régulièrement utilisé, au pluriel (eidè), sur la devanture des bazars et des supérettes. Interrogeant pour en avoir le cœur net une jeune hellène francophone, je dus me rendre à l’évidence : eidos ne signifie plus idée, mais article, comme dans « article de bain », « articles de mode » ou bien encore, comme on dit bizarrement en sabir marketing « idées cadeaux » (eidè dorôn, littéralement)… Patatras, voici les idées platoniciennes ravalées au rang de vulgaires choses ! Il faut réécrire le poème de Mallarmé : « Gloire du long désir, Idées » Non. « Gloire du long désir, …marchandises ! » L’exemple fracassant de cette dégringolade sémantique me donna l’intuition d’un phénomène plus étendu qui pourrait trahir l’esprit même de notre temps. J’interrogeai donc plus avant mon interprète. Il fallut se rendre à l’évidence, la catastrophe était générale : l’adjectif agathos, qui dans les dialogues de Platon qualifie un homme « moralement bon » a désormais le sens péjoratif de « naïf », « niais », « qui se laisse avoir ».  Aimer la justice, c’est être un imbécile. Voilà donc ce que les Grecs ont fait du platonisme. C’est la revanche de Calliclès ! Et voici ce qu’ils ont fait de la politique : du temps de Périklès, l’ « agora » était la place publique, où l’on discutait des affaires de l’Etat. Aujourd’hui, agora signifie « supermarché ». La Grèce demeure ainsi, par l’évolution de sa langue, l’institutrice de l’Occident, sa parole de vérité.

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