jeudi 22 mai 2014

Réflexions numismatiques sur l'Union européenne



[Comme l'actualité s'y prête, je ressors un vieux papier, qui n'a pas vieilli.]


Comment décrire l'âme de l'Europe ?
Montesquieu ou Hegel, habiles à saisir les grandes « masses spirituelles », étaient capables de ces portraits intuitifs de l'esprit d'un peuple ; nous ne nous sentons malheureusement pas de taille. Choisissons donc un détail : la monnaie européenne dans sa réalité matérielle. Comment se présente-t-elle ? Après tout, la personnalité d'un homme se révèle dans les moindres détails de sa conduite, dans les plus subtiles inflexions de sa voix, dans le mouvement de ses mains, dans l'allure de sa démarche ou le choix de ses vêtements. « Tout s'entr'exprime », disait Leibniz, et la partie manifeste le tout. Parions que cette loi vaut aussi pour les peuples et les institutions.
Puis donc que « battre monnaie » est la prérogative des puissances, et le signe d'une existence politique, il n'est pas absurde d'essayer de scruter sur nos billets et nos pièces l'idée que l'Union européenne se fait d'elle-même, et l'image qu'elle veut envoyer au monde.
*
Commençons par les billets de banque.
Le trait le plus frappant, c'est l'absence de personnage historique, d'écrivains ou d'hommes politiques qui pourraient incarner « l'idée européenne ».
En fait, aucun être humain n'est représenté sur ces coupures.
On pourrait certes expliquer l'absence de souverains du passé par la nécessité d'évoquer l'unité européenne, et non l'histoire douloureuse de nos différentes nations. Les hautes figures de Louis XIV, Charles Quint ou Frédéric II auraient l'inconvénient d'évoquer la guerre et non la Paix, -dont l'Europe se veut à présent tout à la fois le sanctuaire et la vestale. Bref, ce sont des gloires nationales, non des gloires européennes.
Admettons. Mais pourquoi pas de grandes personnalités connues pour leur irénisme ? Elles ne manquent pas ; on aurait au moins pu représenter les promoteurs réels ou mythiques de l'idée européenne, nos « Pères fondateurs » : Jean Monnet, Robert Schumann, Konrad Adenauer, le baron Calergie, Victor Hugo, Bernardin de Saint Pierre, Emmanuel Kant....
Mais il y a plus incompréhensible encore : l'absence d'artistes, d'écrivains : Platon, Vinci, Descartes, Shakespeare, Dante, Cervantès, Verdi, Mozart, Purcell ne sont-ils pas de brillantes, et consensuelles, manifestations de l'esprit européen ?
On doit dès lors risquer quelque hypothèse. L'Europe n'aurait-elle aucune existence culturelle ? En un sens, la réponse est « oui ».
Si les Etats membres peuvent, pris un par un, conserver une certaine vitalité intellectuelle et artistique, l'Union en paraît complètement dépourvue.
A quoi cela tient-il ?
Il semble que l'Europe se conçoive comme un pur universel, détaché de toute particularité. L'Europe est une idée, pas une image. En ce sens, l'Europe, et la culture européenne, c'est ce qui reste lorsque chaque culture s'est débarrassée de ce qu'elle a de propre. Que reste-t-il après cette opération d'abstraction ? Rien d'autre que « l'idée de la culture », rien d'autre qu'un discours. D'où cette constante posture européenne d'être la patrie de la culture, le défenseur mondial de la culture, et de n'avoir apparemment guère d'échantillon à présenter. Il suffit, pour se convaincre de cette nature abstraite de l'universel européen, d'allumer sa télévision et de regarder un peu l'essai de chaîne culturelle franco-allemande : cela donne l'impression de visiter un aéroport où serait organisée une exposition d'art contemporain (c'est-à-dire d'art officiel). Cela pourrait bien être à Singapour ou à Sydney. En cela, l'Europe ressemble à une œuvre d'art conceptuel : une matérialité proche du néant, entourée d'un discours aussi creux qu'abondant.
Mais pourquoi l'universel européen est-il ainsi conçu ?
Les européens croient que l'universel existe en dehors du particulier ; qu'une idée peut subsister en dehors de sa réalisation dans un être singulier. C'est une forme de platonisme. Mais, comme dirait Nietzsche, il y a sous l'amour platonicien de l'universel des motifs moraux, une certaine conception du bien. Le premier principe de cette conception, c'est l'impureté du particulier, c'est-à-dire ici du national, perçu comme un ferment de division, de dispersion, qui commande à l'Europe d'en faire l'abstraction. Tout ce qui est particulier évoque en effet l'intérêt, l'amour de soi, le patriotisme ; cela vient d'une nécessité insurmontable : toute détermination est négation logique de ce qui est différent. En termes moraux français : la détermination, c'est l'exclusion. Or, l'exclusion, c'est le mal car au moment où vous dites : Vinci est un génie, vous ne dites pas Shakespeare est un génie. Vous faites donc un exclu. Pour ne rien exclure, pour ne rien affirmer de particulier, tout en continuant d'affirmer quelque chose, une seule solution : affirmer l'universel parfait, le vide total, l'indéterminé : « L'Europe, l'Europe, l'Europe !».
Cette conception de l'universel permet de comprendre l'absence de figure commune : choisir une figure européenne réelle pour illustrer un billet supposerait assurément un accord sur cette personne ; mais comment s'accorder ? Chacun prendrait comme une offense qu'une figure étrangère soit choisie.
Mais revenons à nos billets de banque.
On ne peut manquer de relever également l'absence de devise. L'Europe aurait pourtant pu ressentir la nécessité, au moment de se doter d'une monnaie, symbole de sa « réalité politique », de définir une devise qui puisse signifier ses valeurs essentielles[1]. Mais rien de tout cela n'est arrivé.
Le problème est conceptuellement le même qu'avec les figures historiques : comment définir des valeurs absolument universelles ?
Il y pourtant bien quelque chose sur ces billets.
Quoi donc ? Des monuments. Mais, première surprise, ces monuments n'existent pas. Au demeurant ce ne sont pas des bâtiments d'habitation, des palais, des institutions, mais des portes ou des fenêtres. Des portes ouvertes bien sûr. Mais aussi des ponts. Des ponts qui n'existent pas. Pourquoi ?
Portes, fenêtres et ponts partagent un point commun.
Ce sont des lieux de passage. Des lieux qui n'ont pas d'intérêt en eux-mêmes, pas de contenu, des monuments qui donnent accès à autre chose. La fenêtre donne à voir ce qu'il y a derrière, la porte permet d'entrer ou de sortir, le pont de franchir une rivière ou un précipice. Ils symbolisent donc le mouvement, l'ouverture, l'absence de barrière, de frontière, d'exclusion. « Europe is open-minded ». Ainsi en va-t-il donc de l'Union Européenne : elle est béante comme une porte, elle abolit les séparations comme un pont, elle est ouverte sur le monde comme une fenêtre. L'Europe veut être une ouverture et une passerelle, contre toutes les exclusions et les fermetures. Mais une ouverture sur quoi ?
Si l'Europe, comme la porte, est un moyen, quelle en est la fin ?
Ici, la logique déjà rencontrée continue de s'appliquer : définir une fin, ce serait imposer l'exclusion d'une multitude d'autres fins. C'est juger, c'est affirmer quelque chose comme étant le Bien, et donc aussi autre chose comme étant le Mal, bref, c'est fixer aux hommes une destination. Selon l'esprit européen, il y a là une forme de violence. Le seul bien, pour l'esprit européen, c'est la liberté pour chacun de choisir la fin qu'il veut. Le bien moral, c'est donc l'ouverture sur toutes les fins, c'est la procédure juridique qui permet de n'imposer aucune fin à personne (cette procédure juridique, c'est ce que les européens nomment « démocratie »). Conséquence logique : le mal dans la philosophie européenne, c'est le fait de définir le Bien et le Mal.[2] La suprême valeur européenne ne peut donc être que l'ouverture aux choix de la liberté, c'est-à-dire la Tolérance. Cette valeur est parfaitement symbolisée par les portes et fenêtres, ouvertes sur l'indéterminé. Portes et fenêtres sont formelles, comme les valeurs européennes, qui n'ont pas de contenu.
L'Europe ne veut rien de particulier. Elle affirme en revanche que les relations entre tous les peuples devraient être ouvertes, par des ponts, des portes et de fenêtres de Paix. A condition d'être habité par cet esprit de portes et fenêtres, tous les peuples (quelles que soient leurs fins) pourront vivre en Paix et Harmonie. Il faudrait ajouter que les symboles européens en appellent au mouvement : l'Europe, il faut que ça bouge.[3]
Quant au fait que les ponts, portes et fenêtres représentés sur nos billets n'existent pas, cela s'explique par le même principe que l'absence de figures historiques : il s'agit de n'exclure aucun pont, aucune fenêtre, aucune porte existante.
Contre l'exclusion, le meilleur remède, c'est bien l'inexistence.
Parmi nos coupures d'euro, le billet de 100 apparaît cependant comme une exception : la porte est encadrée de cariatides. Il y aurait donc des êtres humains sur un billet européen ! Mais non : si vous regardez de plus près la tête de ces statues, vous verrez qu'elles n'ont pas de visage ! Il est comme brouillé ou martelé. Cette découverte laisse interdit et presque horrifié. La représentation de l'humain est interdite par l'esprit européen, à tel point que même les cariatides minuscules qui encadrent une porte son privées de visage.
Pourquoi cet interdit ? Ici on se perd en conjectures.
Les graveurs ne savent pas les faire : hypothèse exagérée.
Les services juridiques redoutent la ressemblance involontaire d'une cariatide avec une personne réelle et craignent les procès qui s'ensuivraient. Ce n'est pas tout à fait impossible. Publicitaires et journalistes développent depuis quelques années un « style juridique » : ne pas montrer de visages pour éviter les causes relatives au droit à l'image.
Dernière hypothèse : l'Europe est iconoclaste. Cette supposition théologique, certes surprenante, et de prime abord disproportionnée, donne pourtant quelques éclairages intéressants.
L'iconoclasme est une hérésie chrétienne ; elle considère comme illicite, parce que blasphématoire, toute représentation picturale du Christ. Par extension, les iconoclastes, tendent à prohiber toute représentation de la figure humaine. La raison en est simple : l'esprit immatériel n'est pas visible ; le rendre visible c'est donc toujours le manquer, et risquer de le méconnaître, et ce faisant, lui faire offense, en le remplaçant par une idole. C'est dégrader la pureté de l'esprit, faire un blasphème. Cette hérésie chrétienne tend naturellement à l'anti-christianisme, car elle refuse en fait de prendre l'incarnation dans sa radicalité. Elle refuse que le corps soit le temple de l'esprit, qu'il en soit transfiguré, transpercé, relevé. Eh bien, cette hérésie c'est précisément l'idéologie de l'Europe, qui refuse le caractère radical de l'incarnation de Dieu, qui refuse de voir le sens, les valeurs, l'universel prendre une figure particulière. D'après cette doctrine, tout ce qui est particulier, limité, incarné, enraciné, est mauvais. Une fois pénétré de cette doctrine, on comprend mieux la terreur sacrée qui s'empare de l'esprit européen lorsqu'on évoque la nature géographique de l'Europe, ses frontières, ses limites. L'esprit européen est foncièrement non territorial. Est européen tout pays qui souscrit aux principes de la démocratie procédurale européenne et aux Droits de l'Homme. L'Australie et la nouvelle Zélande font partie de l'Europe.
Il y aurait beaucoup à dire sur l'iconoclasme qui sévit en Europe depuis au moins cinquante ans. Il avait certes déjà paru dans toute sa rigueur lors de la Terreur jacobine, qui fut une manifestation de l'universel abstrait contre toute particularité, de la Liberté absolue contre tout incarnation, de la Volonté générale contre toute volonté particulière, suspecte du seule fait d'être particulière[4]. Mais l' « Art contemporain », à partir des années 30, fut un facteur beaucoup plus durable de destruction des images. Il s'est trouvé au croisement de plusieurs courants, qui sont venus grossir le fleuve de l'iconoclasme : valorisation de la spontanéité « géniale » (Kant), mystique non chrétienne (Malevitch), ironie anti-bourgeoise (Duchamp), volonté de faire table rase du passé iconographique, et sans nul doute, égalitarisme démocratique. Ce dernier point est assurément un facteur important de diffusion de l'iconoclasme à l'époque contemporaine : il est en effet bien évident que les capacités artistiques classiques (dessin, techniques picturales) sont un élément de différenciation et d'inégalité très fort. L'art contemporain, sous la forme populaire d' « arts plastiques » est en revanche une pratique très démocratique, puisqu'elle met tout le monde à même de se déclarer « artiste » (c'est pourquoi on n'enseigne plus le dessin dans les écoles facteur d'exclusion et d'inégalité- mais les arts plastiques, qui ne présentent aucune exigence particulière). La spécificité de la France, parmi les nations, c'est que l'Art contemporain, ennemi de l'image, y est devenu Art officiel. C'est ce qui explique que les régions françaises, les communes, mais aussi les institutions, et l'État lui-même aient perdu leurs blasons, armoiries et symboles traditionnels[5]. Il faudrait enfin ajouter que l'hérésie iconoclaste travaille très profondément l'Eglise catholique elle-même, qui fut longtemps le principal rempart contre lui. Les réformes liturgiques qui ont suivi le deuxième concile du Vatican ont fini d'anéantir cette « œuvre d'art totale » qu'était le culte catholique.
En outre, et dans une perspective d'avenir, il faut méditer la convergence de l'iconoclasme européen avec l'interdiction islamique des images.[6]
Mais penchons-nous à présent sur les pièces de monnaie : ici, un peu partout, l'esprit national reprend le dessus.
Tous les pays européens ont fait figurer sur leurs pièces des symboles nationaux clairs et identifiables, manifestant souvent la fierté d'avoir donné au Monde quelques grands hommes : l'Espagne a son roi, mais aussi Cervantès ; le Portugal a ses armoiries historiques; l'Irlande sa harpe celtique ; l'Allemagne son Aigle dominateur (qui n'a rien perdu de sa superbe); la Grèce la chouette d'Athéna, et les pères fondateurs de sa démocratie ; la Belgique son souverain ; la Hollande sa reine, l'Italie Dante, Marc-Aurèle, Léonard de Vinci ; l'Autriche Mozart.
Le seul, l'unique pays qui ne se reconnaisse apparemment aucun symbole intouchable, sérieux, non ludique, c'est la France ! L'allure de notre malheureuse semeuse, destructurée par l'art contemporain fait plutôt peine à voir.
Sur cette question, un bref rappel historique s'impose ; il nous permettra de remettre les choses en perspective.
Les derniers billets français indiquaient fort bien le progrès de l'idéologie du vide et de l'insignifiance. Il y a encore vingt ans les billets français avaient l'allure de documents officiels, dépourvus de la moindre ironie, privés de toute intention ludique et autre « clin d'œil sympa ». Pour tout dire ils étaient beaux ; et les Français s'en montraient assez fiers. Leur disposition générale évoquait soit les frontispices classiques du XVIIe siècle, ou l'architecture monumental du XIXe, soit la peinture romantique. Ils présentaient des personnages considérables : Henri IV, Sully, Richelieu, Corneille, Montesquieu, Bonaparte, Pascal, ou bien, certes moins austères : Quentin de la Tour, Berlioz, Debussy et finalement Delacroix. Des gloires nationales.
Mais tout cela devait sentir l'élitisme et la « France moisie » ; la littérature poussiéreuse, plus ou moins imprégnée de choses louches comme le latin, les alexandrins, la philosophie politique, la peinture figurative, la technique du dessin ou pire le catholicisme. Du coup, un coup de jeune salutaire fut donné : tout partit en éclats, les frontispices symétriques, les blasons, les statues, les moulures, pilastres et chapiteaux, on remplaça tout cela par de l'art plastique : couleurs criardes : bleu électrique, orange, rose, jaune fluorescent, des couleurs ludiques, des couleurs de jeux pour enfants, acidulée, sympas, cool ou  funky. Plus de motifs architecturaux, mais des évocations de réseaux électroniques, des « aplats », des « structures ».
 Il y aurait beaucoup à dire sur la nouvelle hostilité française à l'architecture classique: verticalité, hiératisme, hiérarchie, officialité, solennité, sérieux, grandeur tout le contraire des valeurs françaises modernes : horizontalité, ludisme, égalité, dérision, impertinence, facilité. Quant aux barbons de la gloire nationale, on les remplaça par des symboles, bien ou mal choisi, de tout ce qui s'oppose à la Tradition, au Passé, à l'Histoire, bref au « Conservatisme » : Marie Curie (féminisme + ère nucléaire) ; Eiffel (ingénieur + provocation antibourgeoise) et... Saint-Exupéry ! Que venait-il faire dans cette galerie me direz-vous ? C'est simple : Saint-Exupéry = le Petit Prince = la littérature pour enfant ; et la littérature pour enfant,  c'est le top. Et puis l'enfance, c'est le nouvel idéal du français moderne. D'ailleurs, le billet portait le petit prince en pied. Que peut bien vouloir, que peut bien penser de lui-même, que peut bien être sur la scène du monde un pays qui met un dessin d'enfant sur ses billets de banque ? Une ONG de défense de l'enfance en détresse ? Un pays « gentil comme un enfant » ? Que tout ce qu'on fait à un enfant on le fait à ce pays ?
On notera au passage que si l'on avait expliqué aux créateurs de ce billet que Saint-Exupéry a écrit un tas de romans héroïco-nietzschéens, et autres éloges de la virilité dans un monde de femmelettes, -et même Citadelle, une sorte d'évangile antimoderne vaguement pro-musulman, ils auraient immédiatement renoncé à cette personnalité –« aux idées proches de l'extrême droite ». Mais évidemment, le problème de ceux qui prônent la destruction de la culture, c'est qu'ils commencent par s'appliquer leur doctrine.
On comprend dès lors que les responsables français se soient trouvés fort dépourvus quand il fallut définir la face nationale de nos pièces d'Euro.
Ces quelques remarques bien amères sont cependant contredites, mais secrètement, par le drapeau européen. Car il existe bien un symbole significatif de l'Europe, son drapeau. C'est le fameux cercle de douze étoiles d'or sur fond d'azur. Il figure sur tous nos billets.
Mais personne, ou presque, n'en connaît l'origine. Ce qui explique d'ailleurs que l'on conserve ce symbole. Il aurait sinon disparu depuis belle lurette. Longtemps, les gens ont cru que cela avait un rapport avec « l'Europe des douze ». Mais non : le nombre douze est intangible. Alors pourquoi douze ? Et pourquoi un fond bleu ?
Voici la réponse : les fondateurs de la communauté européenne étaient de fervents catholiques. Partant, dévoués à la Vierge Marie. De plus, ils avaient le sentiment justifié que l'Europe naissait en écrasant de son pied le serpent bicéphale du nazisme et du communisme. Ils ne pouvaient pas ne pas se rappeler le moment dans l'Apocalypse (XII, 1) où la Vierge fait face à Satan :
« Un grand signe apparut dans le ciel : une femme, vêtue de soleil, la lune sous ses pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles. »
Projetées sur un fond bleu -la couleur traditionnelle de Marie- elles constituent le drapeau de l'Europe. Le dessinateur du drapeau, Arsène Heitz, a d'ailleurs rapporté en détail l'histoire de sa conception : il s'est inspiré directement de la fameuse « médaille de la rue du Bac », qui porte une couronne de douze étoiles. Ajoutons que le drapeau fut adopté par le Conseil de l'Europe le 8 décembre 1955, fête de l'Immaculée Conception, après avoir été présenté conjointement par Adenauer et Schumann, qui s'étaient auparavant recueillis à la Cathédrale de Strasbourg devant la Statue de la Vierge.
Bref, le drapeau de l'Union européenne est un étendard marial !
Cette origine et cette signification sont d'ailleurs scrupuleusement dissimulées dans toutes les descriptions officielles du drapeau (où il est dit que les étoiles symbolisent l'« Union et le Dynamisme (?) », et le chiffre 12 la « perfection »).
Si Lionel Jospin l'avait appris, si Jacques Chirac même venait à le savoir, nul doute qu'un tel symbole serait condamné à disparaître, -attendu que selon l'idéologie française, l'Europe n'a pas de racines religieuses[7]. Le prologue du projet de constitution rédigée par la commission VGE en témoigne d'ailleurs si l'on peut dire- avec éloquence.
Pour clore ces quelques réflexions numismatiques, nous aurions grand bénéfice à faire une petite comparaison avec les États-Unis.
Posons côte à côte une pièce d'1 centime d'euro et un cent américain. Elles ont la même taille et la même couleur : deux petits jetons cuivrés. Claire manifestation de l'identité matérielle de nos deux fédérations. Voyons maintenant l'esprit.
Approchons-nous : la pièce européenne (nous avons choisi la version française, la plus conforme à l'esprit universaliste européen) porte la valeur en chiffre et l'unité en lettres sur une face, jouxtant une sphère terrestre sur fond d'étoiles européennes. L'autre face porte une tête de Marianne stylisée, les cheveux au vent, emmêlés à l'entrelacs des lettres « RF ».
Voyons l'américaine : sur une face la valeur, jouxtant le Mémorial de Washington, surmonté de la devise E pluribus unum.
Sur l'autre : l'effigie de profil d'Abraham Lincoln, en style classique, surmonté de la devise : In God We Trust.
À la seule vue de la pièce, une personne moyennement cultivée comprend que les États-Unis sont une fédération d'États, fondée par des hommes européens, amoureux de la culture gréco-latine; qu'ils reconnaissent l'importance de la foi en Dieu, et s'estiment une nation privilégiée par Lui, et choisi par Lui pour accomplir une mission dans le monde ; que la mémoire des événements fondateurs de la nation est toujours rappelée et qu'elle réunit les citoyens autour de certaines grandes figures humaines, comme Abraham Lincoln, le président qui mit fin à la Guerre de Sécession.
Que conclure de la pièce française ? Pas de devise, pas de nom de pays clairement indiqué. L'émetteur ne se réclame donc d'aucune terre et apparemment d'aucun esprit, d'aucune tradition intellectuelle ou spirituelle. Un globe terrestre, quelques étoiles ? Qu'est-ce à dire : est-ce une pièce « du Monde » ? De l'« État universel terrestre » ?
Quant à la face française, cette femme en cheveux, que veut-elle ?
Qu'a-t-elle fait ? L'observateur sait bien qu'elle n'existe pas, et que même dans la légende, elle n'a pas d'histoire, et qu'elle n'a jamais rien dit puisqu'elle n'est même pas un personnage de mythologie, mais une pure invention. Elle incarne simplement la Révolution et la République. Tout cela est certes très formel. Quelque chose par-là la rattache à la culture grecque -ou plutôt la rattachait : son bonnet « phrygien ». Mais il a disparu. On le lui a enlevé, pour mieux faire voler ses cheveux.
Parce qu'elle le vaut bien.


[1] Nous proposerions celle-ci, tirée de Térence, propre à manifester l'universalisme européen : « Homo sum : humani nihil a me alienum puto » (Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger, in Héautontimoroumenos, I, 1, 25). Mais le latin bien sûr serait jugé insupportablement vieillot, sinon élitiste et réactionnaire ; sans parler du sexisme de « Homo », qui, penserait-on, exclut les femmes. Il faudrait donc sans nul doute opter pour quelque chose de plus sympa, comme « Avec l'Europe, bouge l'humain ». Mais du coup, aucune langue n'étant comprise par tous, il faudrait traduire cette sentence admirable dans tous les idiomes de notre continent (une vingtaine), et l'on renoncerait bien vite, pour des raisons de « gestion logistique de la traduction trop lourde en termes de transparence et de lisibilité des visuels».
[2] Ce que la morale européenne ne peut tolérer, et qu'elle condamne avec une sorte de terreur sacrée, c'est le fait de poser l'existence réelle d'un Bien et d'un Mal. Il lui semble même qu'une telle folie qu'elle qualifie immédiatement d'intégrisme religieux- cache nécessairement un intérêt. Il n'est que de constater l'accueil réservé en France à l'idée américaine d' « Axe du Mal »...
[3] On retrouve très bien cet impératif dans l'annonce publicitaire pour le Mémorial de Caen, haut lieu de l'esprit européen : « ça bouge au Mémorial de Caen ». Qu'en pensent les milliers de soldats alliés couchés sous la terre de Normandie ?
[4] Pour bien faire, il faudrait, pour traiter de la question à l'époque moderne, commencer par le grand mouvement calviniste de retour à l'interdit d'Exode XX, 4, en contradiction avec les décisions du second concile œcuménique de Nicée (787).
[5] Toutes les régions, mais aussi les départements et les communes de France ont été affublés de logos bleus et verts, qui ne présentent aucune signification particulière, qu'elle soit historique, religieuse ou politique. Le simple fait de se plaindre de la disparition des symboles traditionnels est d'ailleurs, en France, immédiatement interprété par les gens dotés d'un esprit citoyen vigilant comme une manifestation d'appartenance à une mouvance proche de l'extrême droite. La France est sans doute une des seules nations du Monde à n'avoir plus d'armes ni de blason sur les courriers et bâtiments officiels.
[6] Hegel voyait à l'œuvre dans le jacobinisme le même principe que dans l'Islam, Leçons sur la philosophie de l'histoire, IV, 1ère sect., chap.2 : « l'abstraction dominait les Mahométans : leur but était de faire valoir le culte abstrait ; et ils y ont tendu avec le plus grand enthousiasme. Cet enthousiasme était du fanatisme, c'est-à-dire l'enthousiasme pour une idée abstraite, qui se comporte négativement à l'égard de ce qui existe [...] en destructeur et en dévastateur. Leur principe était la religion et la terreur, comme celui de Robespierre, la liberté et la terreur.
[7] Soyons justes : Jacques CHIRAC a récemment déclaré que « les racines de l'Europe sont autant musulmanes que chrétiennes ». Devant une telle thèse, il ne paraît pas déplacé d'exiger quelques arguments ; car l'onus probandi n'est pas des plus légers. Mais le Chef de l'Etat n'en a donné aucun, et pour cause...







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