jeudi 19 juin 2014

Auri sacra fames


La cupidité n’est pas la motivation principale des chefs d’entreprises. Il serait, d’un point de vue psychologique, totalement erroné de se les représenter ainsi. Les créateurs d’entreprises sont mus par la passion d’agir, de construire, de produire des choses qui aient une valeur d’usage, agités parfois par des rêves d’empire, d’extension de leurs usines, de leurs filiales, de leurs succursales, éventuellement jusqu’à mettre en péril la viabilité même de l’entreprise ; ils sont animés aussi par un fort sentiment paternaliste –dont je vois mal pourquoi il faudrait le critiquer pour lui préférer la gestion des « ressources humaines »- qui les porte à se réjouir d’occuper et de nourrir un grand nombre de personnes, par le plaisir d’organiser, de régenter, de créer, de servir à quelque chose, d’avoir une place reconnue dans la société, d’être aimés et admirés par elle –toutes passions étrangères à la pure et simple auri sacra fames. Je n’ai personnellement jamais rencontré de créateur d’entreprise obsédé par son taux de profit. Et si les entrepreneurs traditionnels ont un défaut, c’est généralement de trop le négliger. Il suffit d’interroger leurs comptables. Le seul métier entièrement dirigé, poussé par la passion de l’or, c’est celui de financier. Ces hommes-là ne sont pas mus par la passion de créer, d’employer, de construire, ni d’ailleurs par la volonté d’être connus et reconnus, et encore moins d’être aimés, ni de servir à quelque chose. Ils jouissent au contraire de vivre cachés, dans les temples secrets de leur hyper-caste. La seule passion qui les anime est la passion d’accaparer, d’amasser, représentée sans doute et vécue comme un jeu. D’ailleurs, une part croissante de l’activité des grandes « banques d’investissement », comme on dit, relève du pur et simple casino : la finance ne finance plus, elle joue à faire de l’argent, en faisant des paris purement spéculatifs sur des prix et en accélérant jusqu’à la vitesse de la lumière le rythme des transactions. Or, pour la première fois dans l’histoire du monde, toute l’économie -l’ensemble des gens qui sont mus par autre chose que par l’appât du gain- se trouve placée dans la dépendance de ces gens-là, qui ne pensent à rien d’autre qu’à accumuler une immense et absurde fortune personnelle. Et lorsqu’un financier vous explique à quoi il sert, cela sonne si faux, si détaché de toute fibre réelle –c’est généralement le petit laïus du manuel de première année sur « l’allocation optimale du capital » et « l’efficience des marchés »- qu’on sent bien la faille. D’autant qu’ils sont capables de réciter ce petit topo complètement éculé sur l’efficience des marchés au milieu des décombres encore fumantes de la dernière crise qui a jeté cent millions de personnes au chômage et causera sans nul doute la mort par famine de centaines de milliers de personnes supplémentaires. N’oublions pas que les financiers sont prêts à spéculer sur tout et n’importe quoi, et par exemple sur les matières premières agricoles, transformées en jetons de casino. Autrement dit sur la vie de leurs frères. Dans la Bible, on dit que ces crimes-là « crient vers le ciel ». Le monde entier est aux mains de grands enfants, fixés à un stade très précoce de la sexualité infantile. C’est la grande réduction de l’existence humaine, sa mise en risque par des joueurs de poker (je parle là aussi au sens propre : la finance commence à recruter de véritables champions de poker de Las Vegas pour leur qualité de sang froid, de cynisme et de bluff). Nous sommes ainsi officiellement entre les mains de menteurs et de voleurs. Tandis que les affects propres du patron sont la responsabilité -jusqu’à l’écrasement légèrement surjoué- et le paternalisme à l’égard des hommes, les affects propre du financier sont l’arrogance irresponsable, le cynisme ricaneur et le mépris des hommes. Il faut aller plus loin : alors que les patrons veulent être aimés –parfois jusqu’au ridicule- les financiers jouissent d’être détestés et l’assument crânement, preuve qu’ils savent bien qu’ils le sont et qu’ils méritent de l’être.

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