lundi 23 juin 2014

La verita effetuale della cosa


Résumons : dans les années 1990 et 2000, les Etats-Unis ont justifié leurs guerres au Moyen-Orient par leur volonté d’y installer la démocratie, les Droits de l’Homme et tout ce qui s’ensuit. Ils ont pareillement justifié leur soutien aux « printemps arabes » et leurs récentes interventions militaires, en leur nom propre ou par le truchement de leurs vassaux, en Libye et en Syrie. Passons sur les centaines de milliers de morts directement imputables aux interventions américaines. « Cela en valait la peine », comme disait Madeleine Allbright à la télévision en parlant des 500.000 enfants irakiens morts à cause du blocus contre les médicaments (ICI). Cela en valait la peine, doit-on comprendre, parce que la démocratie n’a pas de prix. Voilà qui est en soi-même contestable. Mais qu’en est-il, au fait ? Eh bien c’est très simple : l’Irak n’est plus un Etat, mais une vaste zone de guerre civile, où des attentats meurtriers et des massacres ont lieu tous les jours. La Libye n’est plus qu’un vaste et sanglant chaos, sillonné par des bandes de tueurs et de mercenaires, et qui déborde sur l’Afrique noire. La Syrie ne tient qu’à un fil, et connaîtrait déjà le même sort si la Russie ne s’était pas interposée. Elle n’est en tout cas plus une puissance. De toute évidence, au regard des objectifs affichés il y a quinze ans par les néo-conservateurs américains (par exemple par le biais de leur think tank, « Project for the New American Century »), l’échec est total. Il est même monstrueux. Les Etats-Unis ont englouti des centaines de milliards de dollars pour installer la démocratie au Moyen-Orient et le résultat est la guerre civile et la montée en puissance de l’islamisme le plus radical. La question est donc la suivante : les néo-conservateurs étaient-ils des idiots ? Des rêveurs? Des songe-creux? A l’époque, on disait plutôt le contraire : pour la première fois depuis longtemps, des philosophes étaient au pouvoir. Pensez-donc : des disciples de Leo Strauss ! Penseur difficile, penseur aristocratique, penseur profond. Mais alors, comment comprendre ? Ces lecteurs d'Aristote étaient-ils naïfs au point de croire que l'on peut "installer la démocratie" comme on installe l'électricité ? Naïfs au point d'oublier qu'en politique, l'anarchie est le pire des maux ?  Ce n'est pas sûr. Avant de tirer des conclusions définitives sur l’incapacité des philosophes à se mêler de politique, on ferait bien de se rappeler que Leo Strauss était un grand admirateur de Machiavel. Car on peut lire la situation au Moyen-Orient de manière un peu différente : En 1990, Israël était entouré d’Etats forts, stables et hostiles : l’Irak, la Syrie et, plus loin, la Libye. Aujourd’hui, ils n’existent plus. Les Etats-Unis les ont détruits méthodiquement, les rendant aux guerres civiles endémiques d’où leurs défunts leaders les avaient fait sortir (sur ce point, il n'est pas inintéressant d'écouter le Général Wesley Clark, ancien commandant du GQG de l'OTAN en Europe : ICI). Objectivement, Israël n’a jamais connu meilleure situation. Car sous leurs dehors terrifiants, les djihadistes sont moins dangereux que des Etats : ils sont très occupés par leurs dissensions internes, mal organisés, dépendants de financeurs obscurs, infiltrés jusqu’au trognon par les services secrets, manipulables, achetables, toujours au bord du pur et simple mercenariat. On peut ajouter à ces quelques considérations la prise (ou reprise) en mains du pétrole irakien et libyen par les compagnies américaines, la conquête d’immenses marchés de travaux publics (KBR) et de sécurisation (Blackwater) et enfin l’éloignement de toute remise en cause du dollar dans le commerce du pétrole –menace brandie par Saddam comme par Kadhafi. Sous cet angle, c’est à dire en considérant que ces résultats étaient l’objectif même des opérations militaires des Etats-Unis au Moyen-Orient, on devrait dire que la politique des néo-conservateurs est une très belle réussite. Elle est digne de la politique de Richelieu et Mazarin à l’égard de l’Empire Romain Germanique. Chose amusante, les néoconservateurs ont même prévu une sorte de gaz incapacitant contre tous ceux qui auraient le mauvais esprit de mettre en lumière leur succès : toute personne qui rappelle les fortes leçons de Machiavel en matière politique se trouve instantanément accusée de « complotisme ». Le mot, semble-t-il, suffit à disqualifier l’adversaire. Qu’on se le dise : les intentions affichées sont toujours les intentions réelles ; les Etats ou les groupes d’intérêts n’agissent jamais de manière duplice, les puissances dominantes ne recourent jamais à la ruse. Toute personne formulant un doute sur ce point sera immédiatement accusée de croire à l’existence du Protocole des Sages de Sion.

Chapeau Leo !



1 commentaire:

  1. Dire les choses aussi bien en si peu de mots ! Vous lire est un plaisir

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