jeudi 26 juin 2014

Sully, reviens !


Aristote distinguait très bien entre « savoir que » et « savoir pourquoi ». Les experts sont spécialistes du « savoir pourquoi », tandis que le bon sens populaire est généralement clairvoyant sur le « savoir que ».

Le bon sens sait par exemple que la méthode globale est inefficace pour apprendre à lire ; il sait que fumer des joints ne rend pas intelligent ; que l’absence d’autorité sur un enfant conduit à des catastrophes. Quant à savoir le pourquoi profond de ces différentes vérités d’expérience, il ne s’en inquiète guère. C’est l’affaire des experts. Mais ce n’est pas grave, car ce qui est utile en politique, c’est surtout le « savoir que » ; cela suffit à construire une politique publique à peu près efficace.

Oui mais voilà le malheur : les experts ont pris le pouvoir ! Et le propre des experts est de n’accepter de reconnaître un fait qu’une fois découverte l’explication de ce fait. Autrement dit, le « savoir que » n’a aucune valeur pour eux tant qu’il n’est pas ramené au « savoir pourquoi ». Fondamentalement c’est absurde, mais c’est ainsi. C’est une forme de superstition scientiste : tout ce dont on ne connaît pas la cause est réputé douteux (c’est une erreur logique de premier ordre).

Ce travers est lourd de conséquences pour la conduite des affaires communes, car il engendre un retard structurel dans toute décision, un détour théorique aussi coûteux qu’inutile. Pire, il est nuisible, puisque, grosso modo, il faut attendre sur toute question que la science se soit prononcée avant de faire quelque chose : bref, on meurt guéri.

Ceci explique pourquoi, dans les pays développés, nous lisons régulièrement dans les journaux des titres de ce genre : "Une étude américaine démontre que les drogues douces nuisent à la mémoire" ou "C'est désormais prouvé : emprisonner les délinquants est efficace pour réduire la délinquance" ou encore "Une première : un laboratoire de neurosciences démontre que la méthode globale est contraire au fonctionnement du cerveau". La plupart des gens normaux, en lisant ce genre de phrases, se disent : "Mais ma grand mère le savait déjà! On aurait dû l'écouter. Pas besoin de dépenser des millions à l'INSERM".

Voilà le ridicule spécifique de notre situation épistémologique. Fumer des pétards tous les jours, laisser courir la racaille et photographier les mots au lieu de les lire, tout le monde sait que c'est catastrophique. Mais le fonctionnement cognitif de nos sociétés nous oblige désormais à un immense détour pour avoir droit de le dire, ce qui laisse le temps à l'idéologie gauchiste ("libérale" en américain) de détruire la société. (Pour bien comprendre, ce dernier point, il faut savoir que l'idéologie gauchiste a pour programme de prendre le contrepied systématique du bon sens de ma grand mère. L'argument étant que si ça se faisait avant, c'est que c'était faux, puisque nous sommes emportés fatalement vers le Progrès, qui consiste en la négation du Passé).

En France, la gestion catastrophique des dossiers suivants permet d'observer les conséquences de ce dysfonctionnement cognitif : la dérive des programmes scolaires jusqu’à la ruine actuelle ; la politique d’immigration ; l’explosion de la délinquance du fait du laxisme pénal…Sur toutes ces questions, le « savoir que » a tout dit, et bien dit, depuis trente ans. Mais il a fallu attendre que les experts nous disent pourquoi. C’est fait. Mais il est trop tard.

Voilà pourquoi la France était mieux gouvernée par le bon sens supérieur d’Henri IV qu’elle ne l’est aujourd’hui par des régiments de statisticiens et sociologues.


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