jeudi 24 juillet 2014

D'où vient Monsieur Homais ?



En son siècle, le cartésianisme connut d’abord une sorte de persécution. Il fut pris dans le conflit qui opposa l’Etat au Jansénisme. La collusion entre les disciples de Descartes et ceux de Jansénius paraissait évidente aux Jésuites. C’est un même esprit d’individualisme et de fronde qu’on croyait trouver dans les deux « partis » : fronde contre le Pape chez les amis de Port-Royal, fronde de la raison contre l’autorité du passé chez amis de la Méthode. Dans son zèle, Louis XIV fit donc interdire, en 1675, l’enseignement des « principes de Descartes », philosophie dangereuse pour la religion et «pernicieuse à l’Etat».

Pourquoi « pernicieuse »? Parce qu’en rompant avec le naturalisme d’Aristote, qui justifie les hiérarchies sociales, elle fragilisait l’ordre politique ; parce qu’elle prône la règle d’évidence contre l’argument d’autorité, parce qu’elle remet en cause la vieille physique médiévale, défendue par l’Eglise. C’est d’ailleurs seulement pour cette dernière raison que les œuvres de Descartes furent mises à l’Index en 1663 : la nouvelle physique géométrique de Descartes était incompatible avec l’explication traditionnelle de la transsubstantiation du pain dans l’eucharistie.

Ainsi présentées, les choses sont cependant un peu trop simples. L’Eglise et l’Etat étaient-ils « ennemis de la raison » ? Assurément non. Ce que craignirent ses opposants, c’est qu’en autorisant chacun à suivre ce qui lui paraît évident, le cartésianisme, transformé en idéologie de la facilité, permette à l’homme du commun, aux ignorants, aux insensés de parler « au nom de la raison », tout en suivant leur désir. Bref, que l’effet pratique, réel, du cartésianisme fût, paradoxalement, de rendre la vérité subjective : à chacun la sienne !

On peut lire cette crainte chez Bossuet, cartésien sur le fond, mais très inquiet des conséquences du cartésianisme dans le peuple : « sous prétexte qu’il ne faut admettre que ce qu’on entend clairement –ce qui réduit à certaines bornes est très véritable- chacun se donne la liberté de dire : ‘j’entends ceci, et je n’entends pas cela’ ; et sur ce seul fondement, on approuve et on rejette tout ce qu’on veut ». Bref, chacun peut déclarer faux ce qu’il ne comprend pas immédiatement ; l’autorité au moins permettait d’imposer au peuple des vérités profondes ou difficiles.

Le cartésianisme l’emporta. Devant les sciences modernes, la physique d’Aristote avait en effet perdu toute crédibilité. Pragmatiques, les Jésuites se rallièrent donc à Descartes. Ils y trouvèrent d’ailleurs d’excellentes preuves de l’existence de Dieu, qui valaient bien celles d’Aristote.

Ainsi Descartes passa du côté de l’Autel, tandis que les Lumières se tournaient plutôt vers les Anglais Locke et Newton, qui réalisaient mieux que Descartes le programme cartésien. Car si le philosophe avait fondé la science mathématisée, sa physique, vraie dans les principes, était fausse dans le détail, -et fort moquée. On séparait donc en Descartes la forme du contenu : Ainsi faisait Fontenelle : «C’est Descartes qui a amené cette nouvelle méthode de raisonner, beaucoup plus estimable que sa philosophie même, dont une bonne partie se trouve fausse» Ou bien Voltaire : « Notre Descartes, né pour découvrir les erreurs de l’Antiquité mais pour y substituer les siennes… » Ces moqueries n’empêchaient pas les premiers hommages académiques et commémorations officielles. Mais surtout, ce que Bossuet redoutait tant arriva : on vit naître au XVIIIème siècle l’ « opinion publique ». La société se mêla de philosophie ; les Français commencèrent d’aimer les « principes ». Déjà sous Voltaire perçait Monsieur Homais.





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