jeudi 24 juillet 2014

Fais ce que vouldras



A bien y réfléchir, il semble que l’idéal de Marx soit profondément classique, voire antimoderne. Marx, comme toute personne qui lit et approuve Platon, estime en effet que le monde moderne est le « monde à l’envers », qui confond les fins et les moyens, faisant de l’homme et de sa raison des moyens au service de l’accumulation absurde de richesses. Ce que souhaite Marx, comme Hegel dans sa jeunesse, c’est une espèce de retour à la Grèce antique, bénéficiant en prime des conquêtes de la modernité démocratique (égalité des hommes, abolition des frontières, laïcisation, etc.). Cette nostalgie se lit partout sous la plume de Marx, par exemple dans les Grundrisse :

« Combien paraît sublime l’antique conception qui fait de l’homme (quelle que soit l’étroitesse de sa base nationale, religieuse et politique) le but de la production, en comparaison de la conception moderne où le but de l’homme est la production, et la richesse le but de la production…Le monde antique est enfantin, mais il apparaît comme un monde supérieur et il l’est effectivement si l’on aspire à une forme fermée, à une figure aux contours bien définis. Il représente la satisfaction sur une base bornée ; en revanche, le monde moderne laisse insatisfait, ou bien, lorsqu’il paraît satisfait de soi, il n’est que vulgarité. »

On lira aussi ce texte, tiré des manuscrits de 1844 : « Comme l’argent confond et échange toutes choses, il est la confusion et la permutation universelles de toutes choses, donc le monde à l’envers, la confusion et la permutation de toutes les qualités naturelles et humaines. Qui peut acheter le courage est courageux, même s’il est un lâche. »

Voici pour l’ordre global des choses. Pour le reste, Marx aspire à l’avènement d’une société où les salaires soient en rapport avec le travail fourni, où le gaspillage n’ait pas lieu d’être, où la cupidité, le lucre et l’avarice seraient éradiqués. La société communiste, c’est au fond l’Abbaye de Thélème de Rabelais ou la Salente de Fénelon :

« Dans la société communiste, personne ne se voit attribuer une sphère exclusive d’activité […] elle me donne la possibilité de faire aujourd’hui ceci, demain cela, de chasser le matin, de pêcher l’après-midi, de faire de l’élevage le soir, de faire de la critique après dîner, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, pâtre ou critique. » (L’Idéologie allemande, 1846, p. 30)

Il est évident qu’une telle société ne peut fonctionner durablement, sans tourner à l’anarchie et à la jungle, qu’à la condition expresse de n’associer, justement, que des intellectuels attirés par une certaine forme d’ascétisme épicurien (on notera les exemples d’activités qui viennent spontanément sous la plume de Marx : chasse, pêche, élevage, réflexion philosophique…On dirait une pastorale à la Rousseau !). Indéniablement, l’état final communiste n’aurait rien pour séduire le jeune yuppie.


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