vendredi 4 juillet 2014

Judaïsme, catholicisme et pauvreté



Jacques Attali, lorsqu’il s’agit d’expliquer la différence entre le catholicisme et le judaïsme, a l’habitude de dire la chose suivante : « Tandis que le catholicisme déteste la richesse, le judaïsme, lui, déteste la pauvreté. » De cette différence, l’orateur ne manque pas de conclure à la supériorité morale du second sur le premier : le catholicisme serait, en effet, animé par les forces négatives du ressentiment, tandis que le judaïsme serait mû par l’énergie d’une compassion positive. Cette supériorité morale de l’esprit du judaïsme se traduirait dès lors par une réussite économique éclatante, aboutissant pour finir à la réduction effective de la pauvreté. Le catholicisme, de son côté, et si on l’avait laissé faire, aurait maintenu l’Occident dans la disette, au profit sans doute d’une minorité d’hypocrites. L’histoire entière de la Modernité serait donc celle de l’émancipation des hommes à l’égard du catholicisme, force hostile au Progrès, et elle signerait la victoire du judaïsme, inventeur du capitalisme libérateur. Notre historien précise généralement, et à juste titre, que cette victoire n’aurait pas été possible sans la Réforme protestante, qui a converti une partie des élites chrétiennes à la morale juive en matière économique. Tout cela, sur une estrade, remporte un certain succès. C’est propre, c’est net, c’est clair. A vrai dire, c’est même assez vrai. Mais pas complètement vrai. Voyons cela de plus près. L’alternative entre richesse et pauvreté est un peu trop simple. Il manque un terme : la misère. Le propre du catholicisme, en effet, est de distinguer la misère de la pauvreté. La première peut être définie comme le manque du nécessaire ; la seconde comme l’absence du superflu. Lorsqu’on est dans la misère, on ne peut pas penser à autre chose qu’à sa propre subsistance. Quand on est pauvre, on doit apprendre à se contenter de ce que l’on a ("contenti prasentibus", comme dit l'Epître aux Hébreux, 13, 5).

« On confond presque toujours, disait Péguy, la misère avec la pauvreté ; cette confusion vient de ce que la misère et la pauvreté sont voisines ; elles sont voisines sans doute, mais situées de part et d’autre d’une limite ; cette limite est celle en deçà de qui la vie économique n’est pas assurée, au-delà de qui la vie économique est assurée […] Beaucoup de problèmes restent confus parce qu’on n’a pas connu cette distinction ; ainsi on attribue à la misère les vertus de la pauvreté, ou au contraire on impute à la pauvreté les déchéances de la misère. » (in De Jean Coste p. xxx)

Or, bien plus que la « haine de la richesse », c’est la lutte active, constructive, obstinée contre la misère qui forme le motif le plus profond de l’action catholique dans l’Histoire : comment comprendre sinon que le catholicisme ait prêché partout les sept « miséricordes corporelles », couvert l’Europe d’hôpitaux et d’écoles, lutté partout contre la faim, le dénuement et l’ignorance ? Mais il est également vrai -sur ce point Attali a raison- que le catholicisme a toujours prôné le mépris de la richesse et vanté les mérites de la pauvreté. Le Christ ne dit-il pas qu'"il est plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu" ? (Luc, 18, 24) Certains, ne pouvant imaginer qu’on puisse avoir d’autres motifs de se défier de la richesse que l’envie et le ressentiment, se demanderont pourquoi. Les motifs sont pourtant nombreux et positifs. Il suffit de penser à la vie du « riche » : le premier malheur du riche, qu’il veuille le devenir ou qu’il s’attache à le rester, c’est qu’il ne pense plus qu’à ça. Rappelez-vous le savetier et le financier dans les Fables de La Fontaine. Le péril de la richesse est de remplir l’âme de bien matériels et de la détourner des biens supérieurs, d’anesthésier progressivement la sensibilité spirituelle. De ce point de vue, la richesse ressemble à la misère ; elle a souvent, même si c'est dans la soie et de manière moins visible, les mêmes effets délétères sur l'âme. Elle l'empêche d'accéder à ce qui vaut vraiment d'être poursuivi et, en cela, la prive des vrais biens. La fuir est toutefois plus difficile, car elle présente des attraits dont la misère est évidemment dépourvue. Le catholicisme se borne ainsi à rappeler qu’après le manque du nécessaire, la pire servitude est sans doute la convoitise du superflu. Être dans le besoin est insupportable ; désirer sans fin des choses inutiles est une malédiction. Ensuite, le riche est, plus que le pauvre, susceptible d’oublier la fragilité de la condition humaine, de se claquemurer dans un orgueil d’acier, finissant par croire que sa réussite matérielle est le signe d’une sorte d’élection, d’une supériorité sur les autres, voire d’une extra-territorialité morale. Enfin, le riche risque de croire que l’argent achète tout, remplace tout, tient lieu de tout. Ce qui est vrai, en apparence, mais si profondément faux que le riche comprendra, mais un peu tard, qu’un linceul n’a pas de poches. "Malheureux êtes-vous, les riches, car vous avez votre consolation !" (Luc, 6, 24) Voilà en deux mots pourquoi une civilisation catholique ne saurait viser l’enrichissement général, mais plutôt une pauvreté honnête et la frugalité à l’égard des biens matériels. De ce point de vue, il est absolument vrai que le catholicisme a perdu la partie. Le modèle d’une vie modeste, sans grands appétits matériels, tout entière tournée vers les biens que sont Dieu et les divers liens de la charité, n’a pas séduit le Monde. Est-ce à dire que le Judaïsme ait gagné, comme s’en réjouit Jacques Attali ? Nous ne le croyons pas. Ce que Jacques Attali appelle le "judaïsme" ressemble comme deux gouttes d'eau au catholicisme bourgeois du 19ème siècle, qui se faisait fort de démontrer que la pauvreté prônée par le Christ n'était rien d'autre que la pauvreté "en esprit", qui permet, si l'on peut dire, de faire passer le chameau dans le chas de l'aiguille, en conciliant la vie du riche avec la bonne conscience. Mais tout cela ne tient pas, que ce soit au sein du judaïsme ou au sein du catholicisme. La promesse de Dieu, c'est Dieu lui-même, pas l'opulence matérielle. Au demeurant, les critiques de la richesse et les éloges de la pauvreté que nous avons cités se trouvent non seulement dans l'Evangile, mais aussi dans la bouche des prophètes d’Israël –Ezéchiel, Amos, Osée- qui ont toujours morigéné l’interprétation charnelle des promesses divines et vitupéré la passion des hommes pour le Veau d’Or. Ce n’est sans doute pas un hasard si la condamnation évangélique la plus ferme de l’appât du gain se trouve dans l’épître la plus hébraïque de toutes : celle de Jacques, "frère de Jésus", en qui résonne encore la voix des prophètes (Jc, 5, 1-4, voir aussi Amos, 6). La défaite du catholicisme, à notre sens, est aussi la chute du judaïsme, comme la victoire finale de l’Eglise –par-delà toutes ses défaites-  sera le relèvement d’Israël. Il est étonnant qu’un homme aussi cultivé que Jacques Attali ne s’en rende pas compte.


Post-scriptum 1 : pour sortir de la vision attalienne du judaïsme, on lira avec profit les articles de Bernard Lazare (1865-1903), qui fut, selon le mot de Péguy, "l'un des grands parmi les prophètes d'Israël". Par exemple "La conception sociale du judaïsme et le peuple juif", paru dans La Grande Revue, en septembre 1899. On trouvera d'autres textes dans un excellent recueil intitulé Bernard Lazare, la Question juive, chez Allia, 2012.

Post-scriptum 2 : la science contemporaine, qui aime redémontrer les évidences, est en train de vérifier, sur ce sujet comme sur bien d’autres, les immémoriales leçons de la sagesse. On pourra lire sur les effets moraux de la richesse ces quelques études récentes :


COTE, CHENG & alii, “Having Less, Giving More : The Influence of Social Class on Prosocial Behavior”, in Journal of Personality and Social Psychology, 2010 :
http://www-2.rotman.utoronto.ca/facbios/file/HavingLessGivingMore.pdf
PIFF, STANCATO & alii, “Higher social class predicts increased unethical behavior », in Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of American, 2013 :
http://www.pnas.org/content/109/11/4086.full.pdf+html

Paul K. PIFF, “Wealth and the Inflated Self, Class, Entitlement, and Narcissism”, in Personality and Social Psychology Bulletin, 2013 :
 http://psp.sagepub.com/content/early/2013/08/19/0146167213501699.abstract



4 commentaires:

  1. Bonjour.
    Les motifs de se défier de la richesse vous semblent nombreux et positifs. Ils me semblent pourtant grandement fantasmés. Vous projetez sur les riches et la richesse une longue liste de défauts et de travers. Mais je ne vois pas selon quelle causalité, selon quelle logique. Je ne vois pas en quoi la possession de la richesse condamnerait à être obsédé par sa conservation. Je ne vois pas en quoi elle constituerait un obstacle à la vie de l'esprit. Quant à la convoitise du superflu, à l'égoïsme, sont-ils l'apanage des riches ? Le riche y est-il condamné ?

    Ce que vous encouragez, finalement, au travers de la critique de la richesse, me semble extrêmement louable : vous prônez la recherche spirituelle, l'altruisme, le soucis de l'autre et de la condition humaine, la charité.

    Mais à nouveau : en quoi la richesse serait-elle un obstacle à ces valeurs ? Pourquoi ne pas simplement et directement défendre ces valeurs, sans passer par une critique des soi-disant "vices" de la richesse, qui n'a ni fondement, ni sens. C'est justement la critique que formule Attali, et qui est la mienne également : vous détestez la richesse, vous lui associez tous les vices, plutôt que vous ne prônez une compassion positive et constructive d'une part, et une vie spirituelle riche d'autre part.

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  2. Je doute, mais je peux me tromper, que vous ayez fréquenté beaucoup de riches pour écrire ce que vous écrivez. La critique des vices auxquels expose la richesse a un sens et un fondement, croyez-moi. A savoir : la logique, et l'expérience. Bien sûr, il n'y a pas de fatalité absolue, et l'on trouve des riches parfaitement exempts des vices auxquels le souci des richesses est propice. La misère aussi a ses vices, à la fois proches et pourtant distincts. Mais notre époque n'aime pas entendre ce genre de choses.

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  3. Bonjour,
    Vous m'exhortez à vous croire, et me parlez de votre logique (sans expliciter cette logique) et de votre propre expérience. Mais je n'ai toujours pas d'éléments/arguments pour comprendre votre propos et votre logique.

    Selon moi, c'est l'obsession de l'argent et le matérialisme/consumérisme exacerbés qui sont à combattre, parce qu'ils étouffent l'esprit, l'altruisme, etc.
    Peu importe que les gens soient riches ou pauvres.

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  4. Pour ce qui est de la logique, je vous renvoie à mes arguments, ils sont dans mon texte. J’avoue qu’ils sont simples et qu’ils ont l’air d’être énoncés comme de pures conjectures a priori. Mais c’est une apparence : ce sont des généralisations inductives à partir de l’expérience personnelle et de la réflexion sur la vie (c’est la démarche qui est au fondement des Fables de la Fontaine, par exemple). Mais comme je vois que vous êtes exigeant en matière de recoupement expérimental –ce qui est bien normal après tout- permettez-moi de vous renvoyer à quelques études récentes qui me semblent bien confirmer les immémoriales intuitions de la sagesse traditionnelle (ce n’est sans doute pas pour rien qu’à peu près tous les moralistes, sous toutes les latitudes, ont signalé les risques de la richesse). Cela dit, puisque vous me concédez que l’obsession de l’argent et le goût d’avoir sont la racine du problème, je me demande si nous ne sommes pas d’accord !


    Quelques études récentes de psychologie sociale :

    http://psp.sagepub.com/content/early/2013/08/19/0146167213501699.abstract

    http://www-2.rotman.utoronto.ca/facbios/file/HavingLessGivingMore.pdf

    http://www.pnas.org/content/109/11/4086.full.pdf+html

    Bonne lecture !

    F.B

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