lundi 7 juillet 2014

Misère, voici le Progrès


Poursuivons la réflexion commencée dans le précédent billet. Une intuition nous guide, qui est la suivante : la confusion entre misère et pauvreté a d’immenses conséquences en matière économique. Elle est au cœur du système de justification de la mondialisation. On nous dit, en effet, que la mondialisation a pour but, et en tout cas pour effet, de « tirer les gens de la misère et de la pauvreté » (les deux mots sont employés indistinctement par la novlangue). Une telle phrase est évidemment ambiguë : or, nous, qui connaissons le sens des mots, nous poserons donc la question : « de la misère ou de la pauvreté ? » A regarder les faits, la réponse est évidente : la mondialisation a pour effet de tirer les populations de la pauvreté. Son but est de faire entrer tous les pays du monde dans l’espace homogène de valorisation du Capital mondial, et pour cela d’aligner leurs rapports de production, leurs modes de vie, leur idéologie, leurs systèmes de représentations sur le système marchand. Concrètement, cela consiste en un petit nombre d’opérations bien définies : désenclaver les économies de subsistance, supprimer les cultures vivrières et faire entrer les producteurs dans le jeu des échanges internationaux ; intégrer dans le circuit marchand le maximum d’activités ; instiller dans les esprits des populations les désirs et réflexes consuméristes (« Welcome to the wonderful world of goods ! » comme je le vis inscrit au-dessus du premier supermarché de Hanoï il y a quinze ans) ; bancariser le plus de monde possible, faire en sorte que l’ancien pauvre ne produise plus rien de ce qu’il consomme, et ne consomme plus rien de ce qu’il produit. Si vous êtes un paysan à peu près autarcique, se satisfaisant de son existence modeste, de sa vie humble, à l’écart des circuits internationaux, si vous êtes un pays à peu près autonome, où bon nombre d’activités se déroulent au sein de ce que la langue de la mondialisation appelle le « secteur informel » ; si le fil des jours et le retour des saisons vous sont de suffisants voyages, si vous n’aspirez pas à vous procurer les derniers produits de l’innovation, bref, si vous êtes un pauvre, un humble, un « homme d’avant » et que vous vous en trouvez bien–c’est très simple : vous devez disparaître. La mondialisation a programmé votre alignement. C’est là, me semble-t-il, la grande différence entre la mondialisation et la colonisation. La colonisation avait pour effet principal de tirer les populations de la misère, matérielle et morale : elle a éradiqué les disettes, les famines, amélioré l’hygiène, la santé, fait reculer la mortalité infantile ; alphabétisé les populations. Rien de moins. Mais rien de plus. Les gens sont restés vivre à la campagne ; on n’a pas créé de bidonvilles, le mode de vie des paysans, des manœuvres et des petits boutiquiers n’a pas été tellement bouleversé ; leur religion parfois, a changé, mais pas toujours. Disons que le christianisme a remplacé l’animisme, mais jamais il n’a remplacé l’islam. Et peut-être, après tout, pouvait-on considérer l’animisme comme une forme de misère intellectuelle et morale ? J’en serais pour ma part assez d’accord. Quant au catholicisme et à l’Islam, ils n’ont jamais prôné la détestation de la pauvreté. La mondialisation, elle, est bien différente : elle arrache les populations à leur mode de vie, détruit leur culture, leurs représentations et introduit dans les têtes le désir de n’être plus un pauvre, le désir de vivre comme les occidentaux, « comme les riches ». Or, une telle révolution, chose remarquable, n’est pas incompatible avec le maintien, voire le retour de la misère. Sur ce sujet, on lira l’intéressant ouvrage de Majid Rahnema et Jean Robert, La puissance des pauvres (Actes Sud, 2008).



3 commentaires:

  1. Bonjour,
    Je suis également très critique vis-à-vis de certains aspect et de certaines conséquences de la mondialisation. Mais je note également que, dans l'histoire de l'humanité, il n'y a jamais eu autant d'hommes sur Terre, en aussi bonne santé, aussi instruits, aussi bien logés et nourris, avec un tel accès à une foule de connaissances et de savoirs, à une foule de moyens de communication et d'échanges. En partie grâce à la mondialisation a priori.

    Aussi suis-je très prudent quand il s'agit de critiquer la mondialisation et le progrès. Plutôt que d'en faire, comme le texte ci-dessus, un portrait à charge et assez caricatural, il me semble essentiel d'en faire une analyse fine, détaillée, pour bien en identifier les risques et les inconvénients d'une part, les bienfaits et les incroyables potentiels d'autre part.

    Par exemple, il me semble essentiel de lutter contre l'uniformisation, le matérialisme à outrance, l'impérialisme économique, etc... . Comme il me semble essentiel d'encourager les échanges entre les peuples, l'accès aux savoirs, le développement économique dans ce qu'il peut apporter d'épanouissement individuel et collectif.

    Cela suppose de ne pas rejeter le progrès ou la mondialisation en bloc, mais de réfléchir, de penser, et notamment d'instruire et d'éduquer les jeunes générations, de sorte à apprivoiser la mondialisation, cet animal puissant et sauvage avec lequel il nous faut vivre, et dont il s'agit de tirer parti des avantages, tout en se prémunissant de ses travers.

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  2. "en partie grâce à la mondialisation, a priori". Réfléchissez mieux à ce point de votre argument. A mon avis vous allez avoir des surprises. Le développement n'a à peu près rien à voir avec la mondialisation. L'hygiène, la transition démographique et l'alphabétisation n'ont guère de rapport causal avec la liberté des capitaux et l'absence d'entrave au commerce mondial. Comment nous sommes-nous développés à votre avis? Nous avons été "mondialisés"? Par qui? La planète Mars? Les causes sont endogènes.

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  3. Autant que je sache le patriotisme à été un formidable facteur de dynamisme de 1789 à 1968. L'ouverture aux autres ne débouche pas automatiquement sur l'amelioration des situations matérielles

    La mondialisation à deux impacts : la baisse des coûts et la diversification gastronomique :-)

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