mardi 30 septembre 2014

La nature est-elle source de normes ?



« La nature n’est pas normative. » Voilà sans doute l’une des sentences les plus couramment assénées par les bouches de l’idéologie dominante lorsqu’on aborde la question des mœurs. La dernière fois que je l’ai entendue, elle était prononcée par la voix melliflue de Raphaël Enthoven, le ténébreux philosophe pour jeunes filles. Passons. L’ennui, avec cette affirmation péremptoire, c’est qu’elle archi-fausse. La nature est normative. La nature est source de règles. Certains pensent déjà : « Je le vois venir, Dieu va paraître dans sa majesté d’ici quelques secondes ». Pas du tout. Nul besoin de déplacer l’Eternel pour cette affaire. La théorie de l’évolution suffit à le faire comprendre. Prenez l’œil des mammifères. Certes, en dernière instance, la théorie de l’évolution postule que la première ébauche d’œil, il y a des millions d’années, a surgi par hasard. Mais l'important, c'est la suite. Comme cette ébauche conférait aux individus qui en bénéficiaient un avantage pour la survie (en leur permettant de mieux se repérer dans l’espace), ceux qui étaient porteurs d’un ADN codant l’émergence d’un œil se sont mieux reproduits. Dès lors, ils ont proliféré et gagné le struggle for life. La première ébauche est allée se perfectionnant, les versions mutantes les plus efficaces pour la vision ayant été successivement sélectionnées, cumulant ainsi les avantages. Question : pourquoi les mammifères actuels naissent-ils avec des yeux ? Réponse : parce que les yeux permettent de voir. Si les yeux ne permettaient pas de voir, ils n’auraient pas été sélectionnés par l’évolution darwinienne. Ils auraient disparu. Quel rapport avec notre affaire, me direz-vous ? Celui-ci : tout organe au sein d’un corps vivant est défini par sa fonction, c’est-à-dire par son utilité précise au sein de la totalité. Que cette fonctionnalité soit le fruit d’une longue histoire et non d’une décision instantanée de Dieu au moment de la création ne change rien quant au fond de l’affaire. L’essentiel est de comprendre que les organes et les comportements sélectionnés, s’ils sont apparus par hasard, n’ont en revanche pas été sélectionnés par hasard. Tout médecin, tout biologiste non seulement le sait, mais ne peut rien faire sans partir de ce principe. Si un mammifère naît avec un cœur qui ne remplit pas sa fonction, on dira à juste titre que son cœur est « anormal », qu’il souffre d’une « anomalie ». Anomalie par rapport à quoi ? Eh bien par rapport à la fonction vitale qu’un cœur doit remplir au terme de l’évolution. Darwin, contrairement à ce qu’on croit, est parfaitement d’accord pour dire que l'œil, une fois qu’il a été sélectionné, est objectivement fait pour voir, que le cœur est objectivement fait pour assurer la circulation du sang. Si votre cœur est anormal, c’est à la suite d’une erreur de copie ou de transcription de votre ADN ; et il serait complètement absurde de dire à un malade du cœur, en citant Spinoza : « votre cœur est comme il est, il n’y a pas de norme dans la nature. » Bien sûr qu’il y a une norme ! Le coeur est fait pour battre correctement et le cardiologue sait à quoi devrait ressembler votre coeur s'il était normal. Comme disait Leibniz, la causalité efficiente n’exclut pas la causalité finale : autrement dit : il est vrai que votre cœur bat comme il bat parce qu’il est constitué de telle et telle manière (causalité efficiente), mais il est vrai aussi que si nous naissons avec un cœur, nous qui sommes des mammifère développées, c’est parce que le cœur sert depuis des millions d’années à faire circuler le sang de nos congénères (causalité finale). Lorsque la nature connaît des anomalies graves, la sanction se fait d’ailleurs rapidement connaître : c’est la mort. Il en va de même pour toutes sortes d’organes et de comportements : tout ce qui a été sélectionné par l’évolution darwinienne l’a été parce qu’il permettait d’améliorer la survie. En conséquence, quand un comportement s’écarte des fonctionnalités qui ont été sélectionnées par l’évolution darwinienne (pour la survie de l’individu ou pour la survie du groupe, comme les instincts altruistes, par exemple), on peut dire à bon droit qu’il est anormal. On n’invoque pas alors une « loi divine », mais bien la normativité immanente de la nature.
Passons aux travaux pratiques : il est parfaitement légitime de qualifier d’anormale l’attirance homosexuelle (sans parler des constructions abstraites comme la pseudo-parentalité homosexuelle). L’attirance homosexuelle est anormale au même titre que la myopie, le strabisme, le daltonisme ou le souffle au cœur. Elle fait partie des anomalies non mortelles pour l’individu, et qui peuvent même avoir un certain charme (on le dit souvent du strabisme), voire présenter certains avantages dans certaines circonstances, mais il serait totalement absurde de nier le caractère non fonctionnel d’une attirance génésique pour le même sexe au sein d’une espèce fondée sur la reproduction sexuée. Une anomalie de ce type n’appelle pas nécessairement une intervention rectificatrice. Il est souvent plus nuisible d’essayer de la corriger que de la laisser telle quelle. Il ne faut pas non plus accorder au mot « anormal », en l’occurrence, une quelconque portée morale : il s’agit simplement de la non-conformité à la fonction conférée par l’évolution à la pulsion désirante. Tout comme il serait absurde de reprocher à quelqu’un d’être daltonien, il est absurde de reprocher à quelqu’un d’être homosexuel. C'est même immoral (de ce point de vue, je suis même favorable à une lecture libérale du paragraphe n°2357 du Catéchisme de l'Eglise catholique : les actes homosexuels sont objectivement désordonnées, cela me paraît indéniable, mais ils ne me paraissent pas impliquer de péché grave -disons pas plus que le fait d'utiliser des préservatifs quand on est hétérosexuel -ce qui devrait faire réfléchir pas mal de catholiques, je pense). Mais, de la même façon, entendre quelqu’un réclamer la reconnaissance de l’union homosexuelle au même titre que l'union hétérosexuelle, c’est comme entendre un daltonien réclamer l’équivalence du rouge et du vert dans les conventions colorées du Code de la Route.
Ce qui est anormal, par définition, ne saurait faire loi.








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