jeudi 27 novembre 2014

Personne n'est démocrate




La plupart des gens feignent de l'être, mais personne ne l'est. Je veux dire : personne ne considère que, sur les matières de quelque importance, l'avis de la majorité suffise à définir le bien et le mal, le vrai et le faux. Et personne ne peut supporter facilement qu'on applique des décisions majoritaires qu'il trouve ineptes, injustes ou contraires au bien de l'homme. 

Dans ces cas-là, tout le monde affirme que "la démocratie a des limites", qu'elle n'est "pas forcément le meilleur régime", qu'il arrive aux hommes de vouloir des choses mauvaises, voire monstrueuses. Face à l'argument selon lequel une position est juste parce qu'elle est le fruit d'une décision majoritaire, on ne tarde généralement pas à évoquer les lois de Nuremberg et autres forfaits démocratiques célèbres, comme preuve du caractère inepte d'un tel argument. Tout le monde fait ainsi. 

Quand la majorité soutient une option qui vous agrée, vous êtes démocrate, et vous faites de l'onction majoritaire l'argument-massue en faveur de votre point de vue. L'argument qui clôt la discussion et permet d'aller se coucher de bonne heure. Ce faisant, vous êtes néanmoins de mauvaise foi, car si vous soutenez la position que vous soutenez, ce n'est pas parce que la majorité la soutient; ce n'est pas par soumission démocratique à la vox populi, c'est tout simplement parce que vous estimez que cela correspond à ce qui est vrai ou bien. D'ailleurs, quand la majorité est contre vous, vous êtes soudain tout à fait frappé  par ce qu'il y a d'absurde à prétendre avoir raison parce qu'on est nombreux ; vous n'êtes alors plus tellement démocrate, et rappelez aux consciences endormies les horreurs démocratiques du Troisième Reich. Autre argument-massue qui doit, lui aussi, faire taire l'adversaire en l'intimidant. 

Voilà pourquoi quasiment tout débat sur les grandes questions (la politique familiale, la justice pénale, la politique migratoires) aboutit irrémédiablement à un affrontement stérile entre une personne qui répète "Je suis majoritaire, tu es un ennemi de la démocratie" et une autre qui accuse la première d'être un disciple d'Adolf Hitler. 

Que penser de tout cela? 

D'abord ceci : que personne ne soit démocrate en matière scientifique et morale, c'est plutôt rassurant. La démocratie, sauf quand elle porte sur les questions pratiques de faibles portée, est une absurdité complète.

Ensuite, il faut bien reconnaître que l'idéologie démocratique a pénétré très profondément, sinon dans les coeurs, du moins dans les habitudes de langage et dans les techniques argumentatives. Nous vivons dans un régime où l'idée démocratique est officiellement le seul principe de légitimité. Dès lors, tout le monde a coutume de l'invoquer pour appuyer son point de vue, quand il se trouve être majoritaire. Cela permet de couper court aux discussions. Ainsi l'habitude s'est-elle perdue d'argumenter sur le fond quand on est majoritaire. La chose est censée être bonne du seule fait qu'elle est 'voulue' par la majorité (majorité des représentants, bien souvent, et non majorité du peuple, mais c'est encore un autre problème : car non contente d'être absurde, la démocratie est souvent illusoire).

La conclusion pratique que nous en tirons est la suivante : il faut s'interdire d'argumenter une position autrement que sur le fond. Nous sommes tous malhonnêtes quand nous argumentons une position par son seul caractère majoritaire. C'est de la mauvaise foi. De l'intimidation. Nous utilisons alors un système de valeur auquel nous ne croyons pas, et que nous traînerons dans la boue dès que nous nous trouverons, sur un autre sujet, dans la position de notre adversaire. Il faut donc avoir le courage de ses idées, et les soutenir rationnellement sur la place publique. C'est le seul examen qui vaille. Le reste n'a pas de valeur.

Français, encore un effort pour ne plus être démocrates !





4 commentaires:

  1. Je ne vous suis pas pour une fois.
    En effet la démocratie ( résumons la au suffrage universel direct SUD) n'a pas vocation à dire le vrai, le juste ou le bien ( ni le beau).
    C'est simplement une technique politique qui vise à subordonner les dirigeants aux dirigés de façon à favoriser l'adhesion des dirigés à la société dans son ensemble

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  2. En fait nous sommes d'accord. La démocratie absolue est une absurdité. Seule est légitime la démocratie appliquée aux questions pratiques de faible portée : vacances à la mer ou à la montagne ? Fromage ou dessert ? TVA à 5,5 ou à 7,5? Et aux questions indécidables rationnellement présentant des alternatives tranchées mais moralement équivalentes. Dans ces cas là il est naturel de mettre la question aux voix. Pour le reste, m'est avis que c'est de la folie.

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  3. Certes cher ami mais se pose alors une seconde question : où placer la limite entre le domaine de l'objectivite scientifique ou éthique et les misérables réalités politiques ? La peine de mort, le droit de propriété, le service militaire ...de quelle catégorie relève t il ?

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  4. S'agissant des questions que vous soulevez, je crois bien que tout le monde est d'accord : les deux premières ne relèvent pas de la démocratie. Ceux qui ont aboli la peine de mort étaient d'ailleurs assez fiers de faire remarquer qu'ils allaient contre la volonté populaire. Cela relève du droit naturel. Simplement, les hommes sont en désaccord sur le droit naturel...

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