jeudi 11 décembre 2014

Quelques précisions sur un dogme

                            Pie IX proclamant le dogme de l'Immaculée Conception


Il faut commencer par ne pas confondre l’Immaculée conception de Marie avec la conception virginale de Jésus.  La conception virginale implique seulement, si l’on peut dire, que Jésus ait été conçu sans l’intervention d’un père humain. C’est le dogme principal relatif à Marie, accepté par toutes les confessions chrétiennes. L’immaculée conception, en revanche, n’est reconnue explicitement que par les catholiques, et n’a été proclamée officiellement comme dogme qu’en 1854, soit plus de 1500 ans après le Credo ! L’Immaculée conception signifie qu’au moment de sa conception, Marie a été entièrement préservée du péché originel, à la différence de tous les autres humains.



Les protestants et les esprits forts ont coutume de railler cette croyance, pour y dénoncer au mieux une exagération de la piété populaire, au pire un délire idolâtrique. Après tout, Marie n’était-elle pas une femme comme les autres ? Un être humain comme nous ? N’avait-elle pas, elle aussi, besoin d’être sauvée ? (ici seul le protestant parle ; l’esprit fort, lui, pense que personne n’a besoin d’être sauvé). Et puis, dira-t-on, si l’on s’engage sur ce chemin, c’est une histoire sans fin : si toute pureté exige un réceptacle lui-même pur, il faudra que Marie soit pure, mais aussi ses parents, et ainsi de suite indéfiniment. C’est la mariologie des dominos ! Certains d’ailleurs ont imaginé que Marie était elle-même conçue du Saint Esprit, et que ses parents étaient exempts de péché. Cette canonisation rétrospective de toute la famille part sûrement d’un bon sentiment, mais elle est assurément excessive. D’autres ont considéré que ce jugement était le fruit d’une projection sur Marie de l’affection qu’éprouve tout homme envers sa propre mère, et qui le porte à l’imaginer pure et parfaite, supérieure à toute autre femme sur Terre. D’autres encore ont même pensé que le culte de Marie s’était enflammé, pour confiner à l’idolâtrie, à l’époque des chevaliers célibataires. Auguste Comte a écrit là-dessus quelques belles phrases :

« Cette suave création de la Vierge, seul résultat vraiment poétique du catholicisme, devint un produit collectif du génie occidental […] sous l'impulsion de la chevalerie, qui dut chercher au ciel la dame commune des cœurs inoccupés. »[1]

Pire que cela, il se pourrait que la différence infinie qui existe entre le Christ et sa mère soit perdue de vue et que certaines personnes, intempérantes en matière de dévotion, finissent par diviniser la Vierge, et lui vouer un culte d’adoration. Voilà, en quelques mots, les objections courantes.[2] On doit d’abord reconnaître que les raisons qu’elles invoquent sont irréprochables : aucun homme n’est Dieu, et tous ont besoin d’être rachetés –sans exception. On leur accordera même volontiers que la piété mariale, familière de l’hyperbole, peut connaître certains excès. Mais il faut leur opposer que l’Immaculée conception n’a rien à voir avec la caricature qu’elles en font. Tentons d’abord d’expliquer en quoi consiste le dogme, puis voyons les raisons d’y croire.

Comme chacun le sait d’expérience, de génération en génération, les hommes se transmettent une sorte de faiblesse morale congénitale, qu’on appelle la « tache du péché originel ». Cette « tache » consiste en une faiblesse générale, de l’intelligence et de la volonté, par laquelle nous sommes constamment inclinés à suivre nos mauvais penchants, à nourrir de mauvaises pensées, à renoncer au bien, à suivre le mal, à nous préférer en toute occasion, à comprendre les choses de travers quand ça nous arrange, à nous décourager, etc. De tout cela, Marie est censée avoir été préservée pendant toute sa vie (ce qui veut dire depuis le premier instant de son existence, c’est-à-dire dès le moment de sa conception[3] : d’où le nom du dogme). La maladie morale ne lui a pas été transmise. Pourquoi ? Parce que Dieu avait décidé d’en faire la mère de Jésus, et qu’il fallait à l’homme-Dieu une mère digne de lui. Pour cela, il devait anticiper pour elle les effets de la rédemption. Marie aurait dû naître pécheresse, comme tout le monde, mais par application anticipée des mérites de son Fils, elle a été préservée du péché. Les manuels d’apologétique disaient autrefois, avec une certaine désinvolture : « Mettriez-vous de belles fleurs dans un vilain vase, si vous aviez la possibilité de les mettre dans un beau vase ? » « Non ? Alors, a fortiori Dieu n’a-t-il pas placé son Fils dans les entrailles d’un être humain abîmé par le péché. » C’est là ce qu’on appelle en théologie des « raisons de convenance » : elles ne constituent pas à proprement parler des preuves, mais elles permettent au moins de montrer que l’idée n’est pas absurde. Voire qu’elle est probable. Disons qu’elles fournissent une explication plausible au cas où ce serait vrai. On résume ce genre de raisonnement par une formule latine « Potuit, decuit ergo fecit »[4], c’est-à-dire « C’était possible, c’était convenable, donc Dieu l’a fait ». Dieu pouvait créer Marie sans péché ; il était particulièrement approprié de le faire ; donc il l’a fait. Reste à savoir si Dieu fait tout ce que nous estimons convenable…[5] Mais poursuivons.

Ici, il faut bien faire attention : ce qui est exclu par l’idée d’immaculée conception, ce n’est pas seulement que Marie ait commis des péchés (pour cela il lui aurait « suffi » d’être une sainte extraordinaire, aidée par la grâce) –ce qui est exclu, c’est qu’elle ait eu la moindre mauvaise pensée, la moindre tentation d’égoïsme, la moindre tentation de mal faire, le moindre mouvement de concupiscence… Toutes ces choses, qui ne sont pas encore des péchés, sont ce que l’on appelle les traces du péché originel -ce péché que nous n’avons pas commis personnellement, mais qui a infecté tous les hommes par ses conséquences. Eh bien, même de cela, Marie était exempte. Pour cela, il ne lui suffisait pas d’être aidée par la grâce au moment d’agir, il fallait que la constitution même de sa personne, sa nature, son « ADN matériel et spirituel » pourrait-on dire, soient radicalement régénérés. C’est pourquoi l’absence du péché originel en Marie ne peut résulter d’une purification intervenant à un moment de sa vie, mais bien d’une préservation radicale, dès le début, au moment de la constitution de sa personne. On peut prendre ici une comparaison : on peut nettoyer un vieux vase ébréché et le faire briller à n’importe quel moment de son existence, et s’en servir de manière satisfaisante. Mais si l’on veut un vase non ébréché, d’un cristal pur et parfait, il faut le produire d’emblée dans cet état. On ne peut pas transformer un vase ébréché en vase parfait : il faudrait tout refondre.[6] Après la conception, et avant la mort, ce n’est pas possible.

Selon ce dogme, Marie n’est donc pas une sainte comme les autres. Non seulement elle n’a jamais péché, mais elle n’a jamais éprouvé cette tentation permanente de se laisser aller, qui fait la misère de notre condition. Cette exemption n’en fait toutefois pas une divinité ! Marie, très supérieure à tous les humains, est infiniment inférieure à son fils. La théologie dira qu’elle est comme Eve avant le péché originel. Elle représente l’humanité d’avant la catastrophe. Ou plutôt, car cela fait une différence, l’humanité d’après la catastrophe, mais régénérée de fond en comble. Car Marie a bel et bien été rachetée, comme tous les hommes pécheurs, mais d’une manière spéciale, par anticipation. « Marie, disait le cardinal Newman, devant coopérer à la rédemption du monde, ne devait-elle pas recevoir au moins autant de grâces que la première femme qui fut donnée comme aide à son époux mais coopéra seulement à sa ruine ? »[7] Or, Eve, avant sa chute, ne portait pas les taches du péché originel…puisqu’elle ne l’avait pas encore commis ! Lapalissade théologique, certes, mais qui permet de conclure que Marie ne devait a fortiori pas être marquée par cette tache -si Dieu voulait qu’elle fût la « nouvelle Eve », qui écrase le serpent sous son pied (Genèse, III, 14-15[8] : « Dieu dit au serpent : Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta race et la sienne. Elle te brisera la tête et tu tâcheras de la mordre par le talon. »[9])

Tel est en substance le contenu du dogme affirmé par Pie IX en 1854. Pressé par de nombreuses pétitions, poussé par une piété mariale très répandue dans le peuple catholique, encouragé par l’apparition de la Vierge à Catherine Labouré en 1830[10], appuyé enfin par 90% des 603 évêques qu’il avait consultés sur le sujet, le Pape proclama solennellement la définition suivante :

« Nous déclarons, prononçons et définissons que la doctrine qui enseigne que la Bienheureuse Vierge Marie, dans le premier instant de sa Conception, a été, par une grâce et un privilège spécial du Dieu Tout-Puissant, en considération des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du péché originel, est révélée de Dieu, et par conséquent qu'elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles. »[11]

Ici, le lecteur sera peut-être un peu surpris.
Où Pie IX a-t-il trouvé que ce dogme avait été « révélé de Dieu » ? Comment a-t-il fait pour se rendre compte que le dépôt immuable et fixe de la foi transmise par les Apôtres, dépôt dont les Papes sont les gardiens depuis saint Pierre, contenait ce dogme resté jusqu’alors inexprimé ? Qu’il y ait des raisons de trouver l’idée d’Immaculée conception « intéressante », « pas impossible », « conforme à ce que l’on pourrait attendre », voire « plausible », c’est certain. Nous venons d’en donner une petite idée. Mais de là à affirmer que Dieu lui-même nous l’a révélée, et qu’il s’agit donc d’une certitude, il y a un pas. Comment Pie IX l’a-t-il franchi ?

Avant d’aller plus loin, une distinction s’impose. Il ne faut pas confondre les raisons que le fidèle catholique a de croire à la vérité de l’immaculée conception, et les raisons que Pie IX avait d’y croire. S’agissant des premières, vous connaissez la réponse : le fidèle catholique doit y croire parce que le pape l’a dit (solennellement, en engageant toute son autorité, pas autour d’un verre entre amis ou dans l’avion avec des journalistes[12]) ! Maintenant, il n’est pas interdit de s’interroger sur les raisons qui ont porté le Pape à y croire. Essayons donc. Pour cela, il faut lire la totalité de la constitution dogmatique Ineffabilis Deus. Voici ce qu’il en ressort.

Dieu a-t-il révélé ce dogme dans l’Ecriture ? Pas vraiment, en tout cas pas explicitement. Nous avons cité tout à l’heure les versets de la Genèse, dont l’interprétation n’est pas évidente. Plus directement en rapport avec le sujet, nous avons la salutation de l’ange Gabriel à Marie au moment de l’Annonciation (Luc, 1, 28) :

‘Χαῖρε κεχαριτωμένη’

« Je vous salue, pleine de grâce »

Ouvrons un dictionnaire de grec (le Bailly). Le verbe « kharitô » signifie « remplir de la grâce divine ». Bailly ne donne pas comme référence notre verset (nous tournerions en rond !) mais un passage du livre du Siracide, dans l’Ancien Testament, qui confirme la signification que l’Eglise donne à ce terme dans l’Evangile : « ». La forme du verbe employée dans le verset (un participe passé) renvoie à quelque chose de déjà bien établi au moment où l’on parle. L’ange ne veut donc pas dire que la Vierge est remplie de grâce à partir de l’Annonciation, et donc du miracle de la conception virginale, mais qu’elle l’était avant. Tout se passe donc, aux yeux des hommes, comme si Marie avait été choisie parce qu’elle était déjà pleine de grâce (en fait, Dieu l’a remplie de grâce pour qu’elle soit digne de son choix). De quel ordre est cette grâce ? Le texte ne le précise pas. On peut simplement essayer de le déduire du contexte : par exemple, l’ange s’incline devant la Vierge, ce qui, dit Saint Thomas d’Aquin[13], indique qu’elle a reçu des grâces plus grandes encore que celle des anges. Il est dit aussi, par Elisabeth, qu’elle est « bénie entre toutes les femmes ». Cela implique assurément qu’elle est plus sainte que toutes les saintes. On peut en conclure que Marie a reçu, depuis le début sans doute des grâces exceptionnelles. Mais comment savoir s’il s’agit vraiment de la préservation totale à l’égard du péché originel ? Cela n’est certes pas écrit.

Ici, faisons bien attention : qu’une chose ne soit pas explicitement dite dans l’Ecriture n’empêche pas qu’elle puisse être reconnue comme un dogme ; tout simplement parce qu’elle peut être sous-entendue, ou impliquée logiquement par ce qui est dit. C’est justement le travail de l’Eglise : déplier ce qui est compliqué, impliqué, implicitement contenu dans l’Evangile, et qui n’apparaît pas forcément au premier abord. C’est pourquoi il n’y a pas de contradiction entre la fixité du dépôt de la foi et l’enrichissement dogmatique par la voix de l’Eglise. La Révélation s’est terminée avec la mort du dernier apôtre, mais son explicitation se poursuit depuis lors sous la conduite de l’Esprit Saint. L’Eglise n’invente rien : elle explique. Elle le fait grâce à la tradition orale (qui est en réalité la source même des Ecritures, et dont elle est dépositaire) et grâce au travail des Pères et des Docteurs. Cela doit être rappelé à ceux qui s’étonnent, par exemple, que le Credo ne se trouve pas littéralement dans l’Evangile.

Justement, peut-on considérer que la préservation à l’égard du péché originel est contenue implicitement dans la foi des apôtres ? La réponse de Pie IX est « oui ». Comment s’en est-il convaincu ? A vrai dire, la bulle ne donne pas de démonstration à proprement parler. Elle  construit plutôt ce que l’on pourrait appeler un argument cumulatif : l’idée de Pie IX est que « tout converge » dans l’Eglise vers l’Immaculée conception : l’interprétation des textes par les Pères les plus vénérables est toujours allée dans le sens d’une absence de toute trace de péché dans la vie de Marie  (Irénée, Justin, Augustin) ; la doctrine de l’Immaculée conception a très tôt été présente dans l’Eglise, comme en témoignent les très nombreuses fêtes qui lui sont spécialement dédiées, en Orient comme en Occident (depuis le 6ème siècle) ; les peuples ont toujours spontanément adhéré à cette croyance, les papes l’ont plusieurs fois approuvée (Sixte IV et Alexandre VII en particulier), le Concile de Trente, même, a souhaité en réserver la possibilité en écartant la Vierge Marie des affirmations faites sur l’universalité du péché originel[14] ; des centaines d’évêques, des milliers de prêtres, des ordres réguliers, des empereurs et des rois (d’Espagne et de Pologne) ont demandé la reconnaissance de cette croyance…Bref, c’est une sorte de plébiscite théologique ! Pie IX semble reconnaître dans la Bulle que le sentiment majoritaire des plus grands Pères, des plus grands théologiens, des plus grands spirituels et du peuple chrétien lui-même depuis les premiers siècle constitue une sorte d’attestation de la vérité. Sentiment majoritaire. Mais sentiment de quoi ? Eh bien, sentiment du fait que la présence du péché originel dans la Vierge Marie serait une inconvenance morale, esthétique, spirituelle. Pourtant, dira-t-on, de très grands docteurs, y compris le « docteur commun de l’Eglise », se sont tout de même opposés à l’idée d’immaculée conception : Saint Bernard de Clairvaux, Saint Albert le Grand, Saint Thomas d’Aquin…[15] Pie IX n’en souffle mot. Comment comprendre ? Voici à notre sens l’explication : ces grands docteurs eux-mêmes partageaient le sentiment majoritaire : ils estimaient eux aussi que la présence du péché dans la vie de Marie, c’est-à-dire dans sa vie concrète avec Jésus, aurait été une inconvenance ; mais ils n’estimaient pas que pour éviter cette inconvenance Dieu ait pu intervenir dès sa conception. Pourquoi ? Parce que Marie, comme tout le monde, avait besoin d’être sauvée ! L’immaculée conception leur paraissait contraire à l’affirmation de saint Paul dans l’épître aux Romains ("Tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu" III, 23). Ils considéraient donc que Dieu avait dû purifier Marie en cours de route (c’est-à-dire, en fait, immédiatement après sa conception, dans le ventre même de sa mère, de telle façon qu’elle ait eu le temps de contracter le péché originel, puis d’en être lavée). On le voit, les docteurs avaient de solides raisons théologiques de tenir à leur thèse –d’où l’intransigeance de leur position à l’époque, et le respect de l’Eglise pour celle-ci. Notons au passage que ce désaccord avec les partisans de l’immaculée conception était sans grande conséquence pratique, puisque, d’accord en cela avec le sentiment général, les docteurs soutenaient que depuis le commencement de sa vie consciente, Marie avait été pure de toute trace du péché originel.[16] Leur solution technique avait toutefois un inconvénient philosophique : les traces du péché originel se situant dans l’ADN matériel et spirituel de Marie, la purification en cours de route supposait une sorte d’annihilation et de recréation de la Vierge en plein cours de sa vie matérielle, contradictoire avec la continuité de sa vie terrestre. La Marie du début ne serait plus la Marie de la suite. On pourrait dire qu’à cette époque les deux camps avaient tort : les « Pro » tendaient à faire de Marie une sorte d’exception privilégiée, une surhumaine, qui n’avait pas besoin d’être rachetée, ce qui était faux (contraire à la nécessité universelle du salut). Quant aux « Anti », ils tenaient absolument à ce que la Vierge ait contracté le péché originel, ce qui était également faux (car pour la purifier à une telle profondeur, il aurait fallu la recréer ou la ressusciter !). Mais alors, comment peut-on être racheté d’un péché que l’on n’a pas contracté ? C’est le bienheureux Jean Duns Scot, le « docteur subtil », qui trouva la solution en élaborant la notion de « rédemption préservatrice » : en vertu de cette opération unique, la Vierge a bel et bien été rachetée du péché originel, non pas du péché originel qu’elle a contracté, puisqu’elle ne l’a pas contracté, mais du péché originel qu’elle aurait dû contracter. Il s’agit donc bel et bien d’une rédemption, mais d’une rédemption anticipée, d’une rédemption « sublimiori modo » comme dit la Bulle. Tous les inconvénients se trouvent ainsi supprimés : pas d’exception à la loi universelle du besoin de rachat, pas de recréation en cours de route. Une fois acquise cette solution technique, il semble que le sentiment général conduise directement à l’affirmation de l’Immaculée Conception ! Pour bien le comprendre, nous proposons maintenant une reconstruction d’ensemble du raisonnement qui sous-tend, à notre sens, la démonstration :

  1. Aucun homme n’est exempt de la tache du péché originel : mauvaises pensées, tentations, faiblesses, goût spontané pour des choses interdites [evidence]

  1. Mais il serait très inconvenant que l’Homme-Dieu ait été porté par une mère en proie à ces faiblesses. C’est une image qui paraît moralement et même esthétiquement déplaisante [conviction unanime des croyants]

  1. Or, Dieu ne fait rien d’inconvenant [evidence]

  1. Donc si l’Homme-Dieu a été porté par une femme, Dieu a dû faire en sorte qu’elle soit exempte des traces du péché originel [deduction de 2 & 3]

  1. Or, la seule façon d’exempter un être humain des traces du péché originel sans contrevenir à la loi universelle du rachat et sans le recréer au cours de sa vie terrestre, est de lui faire bénéficier d’une rédemption préservatrice, en vertu de la laquelle il sera conçu sans trace de péché [solution de duns scot]

  1. Or, l’Homme-Dieu a été porté par Marie de Nazareth [verite de foi acquise par ailleurs]

  1. CONCLUSION : Par rédemption préservatrice, Marie de Nazareth fut conçue sans péché [déduction de 4, 5, 6]

Ce raisonnement est valide. Si les prémisses sont vraies, la conclusion est inévitable. Examinons donc les prémisses. La proposition n°1 est évidente. La n°3 est un principe qui découle de la bonté de Dieu. La n°6 est admise par hypothèse. Quant à la n°5, elle est l’expression de la solution technique de Duns Scot, considérée comme satisfaisante par tous les théologiens catholiques (tant qu’elle n’était pas acquise, les thomistes n’allaient pas à la conclusion). En fait, tout repose sur la prémisse n°2, seule proposition contestable.[17] En effet : peut-être les hommes se trompent-ils sur ce qui est « inconvenant ». Peut-être Dieu trouve-t-il tout à fait acceptable certaines choses qui nous paraissent choquantes ? Le problème du mal nous a appris à nous méfier de nos intuitions sur ce point. Tout porte donc sur la proposition n°2. L’idée que l’Homme-Dieu puisse avoir été porté par une femme en proie aux démons ordinaires du péché est-elle réellement inconvenante ? La réponse de Pie IX est « oui ». En fait, il nous semble que le raisonnement de Pie IX a été le suivant : les grands saints du début de l’histoire chrétienne ont majoritairement rejeté comme inconvenant, contraire à toute sensibilité, inimaginable que la mère de Dieu puisse avoir été en proie aux tentations et aux concupiscences habituelles qui tachent l’humanité (en d’autres termes, ils ont très fortement affirmé la vérité de la proposition n°2 dans notre raisonnement). Cette répugnance semble presque une donnée immédiate de la conscience chrétienne attentive. Très rapidement, les fidèles se sont attachées à cette idée et ont célébré ce privilège marial comme étant la seule façon d’assurer l’absence de toute tache disgracieuse sur Marie. De nombreux papes ont approuvé et ratifié ce sentiment et cette croyance populaires et ces fêtes. Devant une telle unanimité, et compte tenu du fait que l’Ecriture ne s’oppose pas à cette idée et même l’insinue discrètement, il est sage de considérer que si c’était faux, Dieu n’aurait pas permis un tel consensus, une telle universalité, une telle antiquité, une telle ferveur mariale chez un si grand nombre de saints, de docteurs et de fidèles, et même de papes. Vox populi, vox Dei. Dès lors, il faut croire que c’est vrai. Au fond, dans sa bulle, Pie IX n'avait même pas besoin de prouver explicitement la conclusion, mais seulement d'établir l'unanimité de l'Eglise sur le point n°2. Cela fait, il avait le droit d'affirmer la conclusion, en laissant dans l'ombre tout le travail théologique résumé par la proposition n°5. 

Nous voici donc au bout du chemin : l'Immaculée Conception peut être tenue pour implicitement contenue dans le dépôt de la foi, puisqu'elle peut être déduite rationnellement comme une condition très probable de la digne maternité divine de Marie. Pour faire le bout de chemin qui sépare « très probable » de « certaine », il faut croire à l’Eglise : cela suppose de s’en remettre à l’intime conviction du Pape lui-même sur la question, et/ou des évêques réunis en concile avec le Pape à leur tête, et de considérer que cette intime conviction est guidée par le saint Esprit, conformément aux promesses du Christ à saint Pierre. Cette intime conviction s’est prononcée le 8 décembre 1854. Quatre ans plus tard, du 11 février au 16 juillet 1858, la Vierge apparut dix-huit fois à une jeune fille de Lourdes, Bernadette Soubirous. Lorsque cette dernière lui demanda, le 25 mars, de se faire connaître, la Vierge lui répondit en patois :

« Que soy era Immaculada Counceptiou ».







[1]  Auguste Comte, Système de politique positive, III, 485-486.
[2] Un ennemi de ce dogme alla jusqu’au meurtre. Le 3 janvier 1857, un prêtre fou et sans doute sataniste, Jean-Louis Verger, poignarda à mort l’archevêque de Paris, Mgr Sibour, en criant « A bas la déesse ! ». Hostile à l’Immaculation Conception, ce prêtre avait prononcé des homélies virulentes contre le Pape après la promulgation de 1854, ce qui avait conduit Mgr Sibour à l’interdire d’exercice. Ce que l’histoire ne dit pas, c’est que le prélat en question était lui-même tout à fait réservé à l’égard du privilège marial et que, lors de la grande consultation organisée par Pie IX, il avait rendu un avis négatif, disant notamment que la promulgation d’un tel dogme causerait du désordre dans son diocèse. Il s’était ensuite pieusement soumis. Verger fut condamné à mort quatorze jours après son forfait et guillotiné le 30 janvier en présence de dix-mille personnes.
[3] Il faut rappeler ici qu’un être humain commence d’exister au moment de la fécondation de l’ovule, et non au moment de sa naissance, ni encore moins à partir du moment où les parents ont pour lui un « projet parental ». Si quelqu’un a des projets pour nous, c’est Dieu. Pas nos parents. On peut donc dater du moment de sa conception la préservation dont a bénéficié la Vierge d’après de dogme.
[4] Cf. formule inventée par Saint Eadmer de Cantorbéry (1060-1126), reprise par le bienheureux Duns Scot. On l’oublie souvent : la dévotion mariale en générale et l’Immaculée Conception en particulier doivent beaucoup aux religieux et théologiens britanniques.
[5] Une comparaison avec une enquête policière permet de bien comprendre la différence entre une preuve et une explication : admettons que Mme Rose ait été trouvée morte, étranglée. Le colonel Moutarde est suspect. Le commissaire découvre que la mort de Mme Rose entraîne un gros héritage pour le colonel Moutarde. On pourrait alors dire : « Le colonel pouvait la tuer ; or, il était très avantageux pour lui de le faire, donc il l’a fait ». Ce raisonnement est-il une preuve ? Non ! C’est une explication plausible, à supposer qu’il l’ait fait. Bref, c’est ce que l’on appelle un mobile. Mais il ne suffit pas d’avoir un mobile de tuer quelqu’un pour être coupable de sa mort.
[6] Une fois qu’on est vivant sur terre, la reprise à zéro n’est plus possible. Il faut attendre la mort, et la refonte complète.
[7] Newman, Du culte de la sainte Vierge dans l’Eglise catholique, 1908, Paris, p. 68
[8] Vous pouvez voir ce serpent sous les pieds de la Vierge dans à peu près toutes les églises qui ont un autel de la vierge, généralement dans le fond, derrière le chœur. Il s’agit d’une interprétation picturale de Genèse III, 15, combiné avec le verset de l’Apocalypse, XII, 1
[9] Saint Justin (†165) et Saint Irénée (~120-202) sont les premiers à avoir vu dans ces versets une annonce de l’Evangile (« protévangile »). La descendance d’Eve qui écrasera la tête de Satan, c’est évidemment Jésus-Christ. Certaines interprétations y voient aussi, selon les traductions, une allusion à Marie. Cf. DTC, art. Immaculée conception.
[10] L’histoire dit qu’elle vit apparaître en lettres de feu autour de la Vierge l’inscription suivante : « Ô Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous ». C’est l’inscription qui figure depuis sur la fameuse médaille miraculeuse de la rue du Bac.
[11] Constitution dogmatique Ineffabilis Deus, 8 décembre 1854
[12] Le texte de la bulle donne une bonne idée des conditions dans lesquelles la parole du Pape fait autorité : «Après avoir offert sans relâche, dans l'humilité et le jeûne, Nos propres prières et les prières publiques de l'Eglise à Dieu le Père par son Fils, afin qu'il daignât, par la vertu de l'Esprit-Saint, diriger et confirmer Notre esprit ; après avoir imploré le secours de toute la cour céleste et invoqué avec gémissements l'Esprit consolateur, et ainsi, par sa divine inspiration, pour l'honneur de la Sainte et Indivisible Trinité, pour la gloire et l'ornement de la Vierge Mère de Dieu, pour l'exaltation de la foi catholique et l'accroissement de la religion chrétienne ; par l'autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des Bienheureux apôtres Pierre et Paul et la Nôtre… » C’est ce qui s’appelle ne pas parler à la légère.
[13] Commentaire de l’Ave Maria
[14] Décret sur le péché originel, §6, Denz. 1516
[15] On rappellera brièvement ici qu’il y eut aux XIIIème et XIVème siècles une controverse entre les théologiens franciscains et les dominicains sur ce sujet, qui a laissé quelques traces. Pour aller vite, on dit généralement que les Franciscains étaient favorables à l’Immaculée conception, et que les Dominicains y étaient hostiles. C’est vrai, mais à condition de préciser que les raisons que les Dominicains avaient d’y être hostiles ont été prises en compte par le Pape Pie IX lors de la définition du dogme. A savoir : que Marie, comme tous les humains, avait besoin d’être sauvée par le Christ, et que sa préservation du péché n’est pas une sorte de pureté originaire, mais bien le fruit anticipé de la Rédemption. Il faut préciser que, d’un point de vue pratique, la différence, même au plus fort des querelles entre Dominicains et Franciscains, était mineure entre les deux camps : les premiers estimaient que Marie avait été conçue sans la tache du péché, tandis que les seconds affirmaient qu’elle avait été conçue avec la tache mais qu’elle était née sans elle, la purification étant intervenue in utero. A bien des égards, la querelle tenait aussi à des divergences de théories embryologiques médiévales : Saint Thomas soutenait que la personne humaine ne commençait à exister que quarante jours après la conception, tandis que Duns Scot pensait qu’elle commençait dès la conception. Saint Thomas était donc naturellement porté à estimer que l’Immaculée Conception était non seulement « contraire à la dignité du Christ » (qui a sauvé tout le monde, y compris sa mère), mais même carrément « inintelligible » (puisqu’au moment de la conception, il n’y a pas encore de personne humaine dans l’embryon). En se mettant d’accord sur la définition des termes, il était déjà possible de vider une grande partie de la querelle.
[16] On peut lire pour s’en convaincre Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, III, 27, 3.
[17] Nous ne disons pas seulement qu’il serait « convenable » que Marie soit exempte de péché, mais bien qu’il serait « inconvenant » qu’elle en soit touchée. Cela fait une différence importante avec les arguments de convenance, car cela permet de conclure : Dieu peut faire ou ne pas faire quelque chose de convenable ; en revanche, il ne peut pas faire quelque chose d’inconvenant. A ceux qui objecteraient que nous imposons une nécessité à Dieu et procédons alors à une démonstration excessive, nous répondrons ceci : l’affirmation de l’inconvenance dans la proposition n°2 est fondée sur l’intuition des croyants (père, docteurs, religieux, pontifes et fidèles) et ne prétend pas révéler une nécessité absolue, mais seulement la réalité d’un fait : on dira que le sentiment d’impossibilité éprouvé par les croyants n’ayant pas été contredit par Dieu, il est révélateur de ce que Dieu n’a effectivement pas trouvé convenable de soumettre Marie au péché. Mais il reste que ce sentiment d’impossibilité n’est peut-être pas révélateur d’une impossibilité objective absolue. Il y aurait donc un principe implicite dans la pensée de l’Eglise : quand, de manière unanime, les croyants estiment que quelque chose est impossible, et que Dieu ne les détrompe pas, cela prouve au moins que la chose n’existe pas, même si ça ne prouve pas que la chose est réellement impossible.

2 commentaires:

  1. Une question : et quid de la liberté de Marie ?
    Si Marie ne peut pêcher, pouvait elle refuser d'obeir à l'ange ?

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  2. L'Immaculée conception n'implique pas que Marie ne puisse pas pécher, mais seulement qu'elle n'ait en elle aucune trace du péché originel (c'est à dire aucune tendance lourde à tomber dans le péché). Mais, comme Eve, elle pouvait pécher. On peut pécher même si on n'a pas de tendance lourde qui nous y entraîne de préférence. Il suffit de le vouloir. Eve l'a fait, d'ailleurs. Pas Marie.

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