jeudi 8 janvier 2015

L'existence de l'ennemi



Voici une anecdote d'actualité.

Nous sommes en 1965, à la Sorbonne. 

Trois personnages:  Jean Hyppolite, professeur de philosophie à l'Ecole normale supérieure, humaniste de gauche; Julien Freund, disciple de Carl Schmitt, auteur d'une thèse développant l'idée selon laquelle la distinction ami/ennemi est fondatrice de la dimension politique; Raymond Aron, qu'on ne présente pas.

Hyppolite, s'adressant à Freund : « Je suis socialiste et pacifiste. Je ne puis diriger en Sorbonne une thèse dans laquelle on déclare : Il n’y a de politique que là où il y a un ennemi. Si vous avez vraiment raison, il ne me reste plus qu’à aller cultiver mon jardin.»

Freund : «Écoutez, Monsieur Hyppolite, vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi, comme tous les pacifistes. 'Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en aurons pas', raisonnez-vous. Or c'est l'ennemi qui nous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitiés. Du moment qu’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes. Et il vous empêchera même de cultiver votre jardin.»

Hyppolite : «Dans ce cas, il ne me reste plus qu’à me suicider.»

Aron à Hyppolite : «Votre position est dramatique et typique de nombreux professeurs. Vous préférez vous anéantir plutôt que de reconnaître que la politique réelle obéit à des règles qui ne correspondent pas à vos normes idéales.»



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