mercredi 9 septembre 2015

De quoi mourons-nous ?


Dans la vie spirituelle de la République, le sentiment a étouffé l’intelligence. Le vrai et le faux n’ont plus tellement d’importance. Seuls comptent le bien et le mal. Mais voilà le malheur : sans le discernement du vrai et du faux, la volonté du Bien devient aveugle. Toutes les vertus intellectuelles décrites par Aristote ont été congédiées ; elles laissent place à une vie morale binaire et sans nuances, animée par une forme tout abstraite de compassion. Il reste bien à cette morale une idée, qui est devenue un réflexe : l’homme est bon, c’est la société qui le rend méchant.

On peut essayer de définir très rapidement cette idéologie sentimentale : nous la nommerions : « subjectivisme humanitaire anti-politique ».

Subjectivisme, puisque la seule norme est le respect pour les désirs, saisis comme la manifestation de la seule source de légitimité : l’arbitraire individuel, sans aucune considération rationnelle d’opportunité.

Humanitaire puisque le sentiment moral dominant est la compassion irresponsable (c’est-à-dire lointaine et passive) pour les souffrances individuelles –sans qualification morale[1], avec une préférence néanmoins pour les souffrances dues à l’exercice de l’autorité politique (étant entendu que les violences criminelles sont interprétées comme des réponses à une violence première, celle de l’oppression sociale ou étatique).

Anti-politique puisqu’il ignore résolument (ou refuse de reconnaître) les conditions d’existence, de reproduction et de cohésion de toute société humaine. Dans la mesure où ces conditions supposent une contrainte à l’égard des désirs individuels, elles sont uniformément considérées comme des violations de la liberté -et de leur formulaire interminable en perpétuelle réécriture : les « droits de l’Homme ». Le lien nécessaire entre le régime démocratique et l’existence nationale (pas de consentement à la loi de la majorité sans sentiment d’appartenance communautaire), la légitimité des intérêts préférentiels[2], la priorité contraignante de l’intérêt général –tout cela est refusé en bloc. C’est dire que les responsables politiques européens ont adopté peu ou prou la vision du monde et les réflexes fondamentaux des présidents d’ONG. Ils verraient une faute dans le simple fait d’afficher une préférence pour leur propre peuple et s’interdisent l’exercice des rigueurs pourtant nécessaires de la responsabilité politique. Moyennant quoi, cette idéologie détruit méthodiquement les conditions d’existence à long terme des valeurs qu’elle absolutise. Il échappe de plus en plus aux hommes politiques européens que la responsabilité politique est la responsabilité du bien commun et qu’elle suppose des sentiments, qui, comme disait Louis XIII, sont « différents de ceux du particulier »[3]. Tout se ramène en définitive à une analogie : celle du capitaine de paquebot. En cas de voie d’eau importante à l’avant du navire, un capitaine digne de ce nom doit être capable de fermer les cloisons étanches quitte à laisser mourir une partie de l’équipage au fond de la soute, pour sauver la majeure partie des passagers d’une mort certaine. De même l'homme politique. Or nous sommes de plus en plus gouvernés par des gens qui, par bonté d’âme, refuseraient de fermer les cloisons étanches, envoyant ainsi tout le monde à la mort. Je dis « par bonté d’âme » c'est-à-dire par ignorance de leur propre responsabilité, et crime contre l’intérêt général. Je me rappelle à ce propos un petit dialogue entre Maurice Druon et Jack Lang sur le plateau du déplorable Thierry Ardisson. Druon, sous les huées moutonnières du public, expliquait qu'il était favorable à la peine de mort. Jack Lang répondit qu'il était évidemment contre. Druon lui rétorqua : « Votre bon cœur vous perdra! » Et Jack Lang de conclure, sous les vivats d’une foule irréfléchie : « Je préfère me perdre et garder mon bon cœur ». Pour un homme qui prétendait à la direction de l'État, c’était dire d’emblée qu’il n’assumerait jamais la responsabilité du bien commun, et qu’il s’en ferait gloire. C'était aussi un assez bon résumé de ce qui arrive à la France depuis quarante ans.

Pour prendre les choses d’un peu plus loin, on peut dire qu’en Europe, l’État –l’État régalien- est sorti moralement ruiné du XXe siècle. Pour une raison simple : jamais sans doute le mal et la violence ne s’étaient à ce point déchaînés au nom de l’autorité de l’État. Boucherie de 14, extermination industrielle, famines organisées, guerre totale… -l’État, conçu pour protéger les individus s’est appliqué à les assassiner méthodiquement. Or chat échaudé craint l’eau froide : l’« esprit du peuple » européen est ressorti de cette épreuve plein de dégoût et de méfiance à l’égard de l’existence politique. Sous l’effet du traumatisme, et à la faveur de confusions intellectuelles compréhensibles mais regrettables, on a identifié le conservatisme nécessaire de l’État –qui limite la liberté pour la rendre possible- à la tyrannie idéocratique totalitaire, qui anéantit toute liberté. Cet effacement de la différence de nature entre l’État libéral-autoritaire et l’État-Moloch totalitaire, -désormais interprétée comme une simple différence de degré- est un fait structurant pour comprendre la situation de l’Europe[4]. Les slogans de mai 68 (« CRS-SS »), comme l’invocation automatique du « totalitarisme » devant toute manifestation d’autorité, témoignent assez bien de cette évolution des mentalités. Il faut ajouter que la longue paix intérieure et extérieure dont a bénéficié l’Europe depuis 45 -comme aussi le confort et le relâchement des nécessités vitales- ont contribué à rendre de moins en moins sensible la fragilité de l’ordre humain et à désarmer les sociétés face au retour inéluctable des violences privées et des menaces extérieures. Disons qu’anesthésiés par la protection extérieure d’une puissance tutélaire et roulant sur les acquis de mille ans de domestication de l’homme, les esprits européens se sont mis à croire que l’État social et la paix civile étaient des biens de nature, que nous n’aurions plus à instituer et à maintenir.

Dès lors, on a cru devoir jeter par-dessus bord, et d’un cœur léger, tout ce qui faisait tenir l’ancien monde. L’éducation des enfants, l’instruction publique, les formes du respect, la vénération du beau, les rigueurs de la loi, la protection de l’ordre ont été ridiculisées puis remisées au musée des horreurs. On croyait se débarrasser des fers de la tyrannie quand on se privait des étais de la civilisation.

« Qui creuse une fosse tombe dedans. » Nous avons les conséquences.






[1] Victor Hugo, Choses vues, VI, p. 1333 : « On n’a jamais tort d’avoir pitié. C’est le seul des penchants humains où l’excès soit impossible. » On pourra lire, en sens contraire, Saint Thomas d’Aquin qui estimait que « la miséricorde, considérée comme une passion que la raison ne règle pas, entrave la délibération en faisant manquer à la justice » Somme théologique, II-II, 30, 3 ad 1.
[2] Sur cette question, Cf. Pie XII, Summi Pontificatus : « la doctrine chrétienne enseigne que dans l'exercice de la charité il existe un ordre établi par Dieu, selon lequel il faut porter un amour plus intense et faire du bien de préférence à ceux à qui l'on est uni par des liens spéciaux. Le Divin Maître lui-même donna l'exemple de cette préférence envers sa terre et sa patrie en pleurant sur l'imminente destruction de la Cité sainte. » Voir aussi Saint Thomas, Somme théologique, IIa-IIae, 26, 7 et 8.
[3] « Je ne serais pas roi si j'avais les sentiments des particuliers. » Louis XIII à propos de l’exécution du duc de Montmorency, son ami d’enfance.
[4] Sur ce point, Cf. H. Arendt, La Crise de la culture, « Qu’est-ce que l’autorité ? » : « Derrière l’identification libérale du totalitarisme à l’autoritarisme et l’inclination concomitante à voir des tendances ‘totalitaires’ dans toute limitation autoritaire de la liberté, se trouve une confusion plus ancienne de l’autorité avec la tyrannie, et du pouvoir légitime avec la violence. »

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