mercredi 9 septembre 2015

Le devoir des politiques... et son oubli



Le procès du Maréchal Pétain, et plus largement la liquidation du régime de Vichy, constituent sans doute le moment fondateur du système idéologique dans lequel nous vivons. Parlons d’abord du plus visible : à savoir que les principes fondamentaux de la vie sociale ont été couverts d’opprobre et condamnés comme ayant partie liée avec le nazisme. C’est ainsi que le travail, la famille et la patrie sont devenus des notions malpropres -et des réalités bonnes à éradiquer. La Général de Gaulle leur offrit une survie précaire, tout entière attachée à son nom, mais, lui disparu, les gouvernements n’ont plus cessé de saper les fondements de l’existence sociale.


Nous en sommes au point où les élites qui nous dirigent rougiraient d’apparaître comme défendant l’intérêt national, où les familles traditionnelles sont l’objet d’une persécution ouverte de la part de l’appareil d’Etat, et où le parasitisme -de la finance d’un côté, de l’assistanat de l’autre- est le seul rêve offert aux jeunes générations. Mais il y a plus profond encore, je veux dire une chose à laquelle on pense moins : la condamnation de la politique en tant que telle, la délégitimation de l’idée même de responsabilité des gouvernants envers le peuple. Pour s’en convaincre, il suffit de constater les motifs de condamnation principaux du Maréchal Pétain dans l’esprit public : ce n’est plus, comme dans l’imaginaire gaulliste, le fait d’avoir fomenté, d’accord avec Hitler, « une conspiration pour renverser la République » (selon les propres termes de l’accusation). On est tout de même revenu de cette mystification. C’est à présent, et pour l’essentiel, le fait d’avoir continué de gouverner la France en présence et sous la pression de l’occupant allemand. Autrement dit, le fait d’avoir signé un armistice et, au lieu de fuir la France pour continuer la guerre, d’y être resté pour assurer une certaine continuité de l’Etat. L’idée selon laquelle il pouvait y avoir dans cette attitude, non seulement quelque chose d’utile, mais qu’elle pouvait paraître s'imposer comme un devoir aux responsables politiques ne paraît même plus concevable. C’est pourtant ainsi que beaucoup ressentirent l’armistice à l’époque. Non pas seulement comme un lâche soulagement mais comme la seule façon d’éviter le pire. A contrario, il est désormais entendu que la seule attitude conforme au devoir était, pour les gouvernants, de passer dans la clandestinité pour s’engager dans la guérilla, ou de quitter le territoire pour défendre l’honneur. Tout autre choix est interprété comme pacte avec l’ennemi, complicité avec ses crimes, déshonneur national. Pourquoi ? Tout simplement parce que le devoir spécifique des gouvernants est interprété à la seule lumière de la moralité individuelle, et l’on oublie totalement que les gouvernants sont responsables de la sécurité et de la simple survie du peuple dont ils ont la charge. Autrement dit, on oublie que le gouvernant n’a pas seulement à considérer le caractère pur ou impur de ses actes personnels, au regard de sa conscience de personne privée, mais aussi regarder aux conséquences de ses actes et se demander si elles sont en rapport avec la finalité fondamentale de la responsabilité politique, à savoir la survie du peuple. Bref, on oublie que le responsable politique, précisément parce qu’il a charge d’âmes, « n’a pas les sentiments des particuliers », comme disait Louis XIII.

En termes imagés, on dira qu’il peut faire partie du devoir d’un gouvernant de « se salir les mains ». Dans certaines circonstances, en effet, lorsque les choix sont très contraints, il arrive que la seule solution disponible pour sauver une majorité d’innocents soit d'en sacrifier une minorité. C’est exactement la métaphore du capitaine de paquebot dont nous parlions dans notre billet précédent : le capitaine d'un paquebot en perdition (du fait d'une voie d'eau à l'avant) n’a pas le choix entre le bien absolu et le mal absolu, il a le choix entre deux maux, dont l’un est bien moindre que l’autre. Ou bien il ne ferme pas les cloisons étanches et tout le monde meurt ; ou bien il les ferme et une minorité meurt. A notre sens, c’est à la lumière de cette situation-type qu’il faut évaluer le régime de Vichy. Ou bien on laissait la France aux mains d’un Gauleiter, comme la Hollande, la Pologne, la Hongrie, ou bien on assumait la tâche affreusement ingrate de sauver ce qui pouvait l’être en finassant avec l’occupant. On peut toujours considérer qu’il ne faut jamais, en aucune circonstance, se salir les mains, mais ceux qui le pensent sont obligés de soutenir que les conséquences n’ont pas d’importance. Ils sont alors obligés d’admettre que la pureté des mains du gouvernant est préférable au salut du peuple. Position difficile à tenir. Car enfin, voyons les choses en face : si 92% des juifs de nationalité française ont eu la vie sauve pendant l’Occupation, c’est précisément du fait que le régime de Vichy s’est sali les mains en négociant le salut des juifs nationaux en échange de l’expulsion des juifs étrangers (que les Etats-Unis avaient refusé d'accueillir quand Vichy leur demanda de le faire).[1] Assurément, le Maréchal Pétain était antisémite, à la façon de Maurras ou Bernanos, et nous ne cherchons pas ici à l'exonérer de cette tache morale et spirituelle ; mais cet antisémitisme, essentiellement différent du racisme nazi, n'impliquait aucune tentation d'attenter à la sécurité physique des juifs. Jamais les gens de Vichy n'ont pensé qu'en livrant les juifs étrangers à l'Allemagne, ils les envoyaient dans des camps d'extermination. Personne n'avait imaginé l'atrocité démoniaque du projet allemand. On peut tourner cette question dans tous les sens, les faits sont là. L'existence d'un gouvernement français d'Armistice a relativement protégé les juifs. Et quand les Allemands ont réclamé les juifs de nationalité française, Vichy a promis une loi de dénaturalisation tout en la renvoyant sans cesse aux calendes grecques ; de report en report, à l’hiver 43, les Allemands n’avaient encore rien obtenu ; et quand la loi fut enfin écrite, ni Pétain ni Laval n’ont jamais voulu la signer. On peut facilement considérer ces finasseries comme déshonorantes, mais c’est tenir pour rien des milliers de gens qui leur ont dû la vie sauve. C’est oublier aussi la situation de contrainte dans laquelle se trouvaient le gouvernement de Vichy. C’était cela ou céder la place à des criminels comme Aloïs Brunner. Evidemment, tout cela n’est pas très beau, n’a pas grande allure, tout cela est même affreux mais quel père de famille, face à des preneurs d’otages, ne serait pas prêt à d’humiliantes démarches pour sauver sa famille ? Quand on est seul, on peut se permettre l’héroïsme, le raidissement dans l’honneur, l’affirmation pure des principes au prix de la vie. Dans ce cas, c’est sans doute la meilleure chose à faire. Mais quand on a charge d’âmes ? Quand on est le responsable d’une collectivité humaine et qu’on a choisi de ne pas se démettre pour sauver son âme individuelle ? Imagine-t-on un capitaine expliquant qu’il a préféré quitter le navire en perdition plutôt que de devoir se salir les mains en fermant les cloisons étanches ? Et imagine-t-on qu’on fasse un procès au capitaine qui a fermé les cloisons étanches et sauvé 95% de l’équipage au motif qu’il a sciemment envoyé à la mort 5% de l’équipage ? Que fallait-il faire ? Garder les mains pures et mourir dans l’honneur ? Encore une fois, cette position nous paraît valable pour un individu, s’il est le seul concerné par la situation. Mais quand on est responsable de la vie d’autrui, vouloir garder les mains pures, c’est de l’égoïsme. Pour un politique, c’est de la forfaiture.

Une chose est certaine : les dirigeants actuels de la France ne sont pas d’accord avec ce que je viens d’écrire. Citoyens, sachez-le : ils préféreront la pureté de leurs mains à la protection de votre vie. Ils ne sacrifieront pas leur prestige pour vous ; c’est vous qu’ils sacrifieront d’un cœur léger. C’est d’ailleurs déjà fait.


[1] Sur ce point, il existe un consensus des principaux historiens de l’Holocauste : Léon Poliakov (Le Bréviaire de la Haine [1951] : « Du sort relativement plus clément des juifs de France, Vichy fut en fait le facteur prépondérant. En ce qui concerne la Solution finale, la position de Vichy était essentiellement déterminée par les vues de Pierre Laval dont la politique paraît avoir été guidée par le schéma suivant : "se débarrasser des Juifs étrangers, mais protéger autant que possible les juifs français des deux zones.", Raul Hilberg (La Destruction des juifs d’Europe [1961 ; 1991] : « Quand la pression allemande s'intensifiait en 1942, le gouvernement de Vichy se retrancha derrière une seconde ligne de défense. Les juifs étrangers et les immigrés furent abandonnés à leur sort et on s'efforça de protéger les juifs nationaux. Dans une certaine mesure, cette stratégie réussit. En renonçant à épargner une fraction, on sauva une grande partie de la totalité ») Alain Michel (Vichy et la Shoah [2012]: « Vichy est l’élément principal qui explique comment 75% des juifs de France ont survécu. »)









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