lundi 5 octobre 2015

Plaisirs intellectuels



Pour nous détendre, voici un peu de Saint Thomas. Il traite de la question suivante : les plaisirs intellectuels sont-ils supérieurs aux plaisirs corporels? Réponse : oui.

On dit à Dieu dans le Psaume (119, 103): « Que tes paroles sont douces à mon palais, plus que le miel à ma bouche ! » Et Aristote nous dit: « Le plaisir le plus grand est celui qui accompagne l'œuvre de la sagesse. »

Si l'on compare les plaisirs intellectuels de l'esprit aux plaisirs sensibles du corps, les plaisirs spirituels l'emportent. On le voit par la considération des trois facteurs requis pour le plaisir:

1° le bien présent,

2° ce à quoi il est uni

3° l'union elle-même.

En effet, le bien spirituel est plus grand que le bien corporel; il est aussi plus aimé. La preuve en est que les hommes s'abstiennent même des plus grandes voluptés charnelles pour ne pas perdre l'honneur, qui est un bien d'ordre intellectuel. De même, la partie intellectuelle elle-même est beaucoup plus noble, et plus apte à connaître que la partie sensible. Quant à l'union du bien et de la puissance, elle est plus intime, plus parfaite et plus ferme. Plus intime, parce que le sens s'arrête aux accidents extérieurs de l'être, tandis que l'intelligence pénètre jusqu'à l'essence, car son objet est ce que la chose est. Plus parfaite parce que l'union du sensible et du sens est accompagnée d'un mouvement, acte imparfait. C'est pourquoi les plaisirs sensibles ne se réalisent pas pleinement tous ensemble; il y a en eux quelque chose qui passe, et quelque chose dont on attend la consommation, comme c'est évident pour les plaisirs de la table et du sexe. Les réalités intellectuelles, au contraire, excluent le mouvement, de sorte que les plaisirs de ce genre se réalisent pleinement tous ensemble. Enfin l'union spirituelle est plus ferme, car les sources du plaisir corporel sont corruptibles et disparaissent rapidement; les biens spirituels, au contraire, sont incorruptibles.

Cependant, à considérer les plaisirs corporels par rapport à nous, il faut reconnaître qu'ils sont plus véhéments et cela pour trois raisons: 1. Parce que les valeurs sensibles sont plus connues de nous que les valeurs de l'esprit. - 2. Parce que les plaisirs sensibles, étant des passions de l'appétit sensitif, comportent une certaine modification corporelle qui ne se produit pas dans le plaisir spirituel, sinon par une sorte de rejaillissement des tendances supérieures sur les inférieures. - 3. Parce que les plaisirs corporels sont recherchés comme une sorte de remède aux défaillances et aux accablements du corps qui entraînent certaines tristesses. Aussi les plaisirs physiques, survenant après ces tristesses, sont-ils ressentis davantage et par suite plus appréciés, que les joies spirituelles, qui n'ont pas de tristesses contraires, comme nous le verrons plus loin.
Quelques objections et réponses  :

1.    Il semble que les délectations ou plaisirs physiques et sensibles l'emportent sur les plaisirs spirituels et intellectuels. Car "tous les hommes recherchent un plaisir", dit le Philosophe. Or la plupart recherchent de préférence les plaisirs sensibles; c'est donc que ceux-ci l'emportent sur les spirituels. La plupart des hommes recherchent les plaisirs du corps parce que les biens sensibles sont mieux connus et de plus de gens. Et aussi parce que les hommes ont besoin des plaisirs comme remèdes à quantités de souffrances et de tristesses; la plupart, ne pouvant atteindre aux délectations de l'esprit, qui sont le propre des hommes vertueux, il en résulte qu'ils s'abaissent aux plaisirs corporels.

2.    On reconnaît la grandeur d'une cause à ses effets. Or les plaisirs corporels produisent de plus grands effets: "Ils bouleversent le corps, et parfois jusqu'à la folie", dit Aristote. Si la modification corporelle provient davantage des plaisirs sensibles, c'est parce que ce sont des passions de l'appétit sensitif

On est obligé de modérer et de refréner les plaisirs sensibles à cause de leur véhémence. Mais ce n'est pas nécessaire pour les délectations spirituelles. Donc les corporelles sont plus intenses. Les plaisirs corporels relèvent de la partie sensible de l'âme, qui est réglée par la raison; c'est pourquoi ils ont besoin d'être tempérés et refrénés par elle. Mais les délectations spirituelles sont du domaine de l'esprit, qui est lui-même la règle; aussi bien sont-elles par elles-mêmes sobres mesurées.

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