vendredi 1 avril 2016

L'offre crée la demande


Cette affirmation, contestable en général, est tout à fait exacte dans le domaine des biens artificiels, et surtout des biens culturels. Tandis que l’offre de biens naturels, répondant aux besoins vitaux, est suscitée originairement par la demande –les hommes ne boivent pas de l’eau parce qu’on leur en offre, mais ils puisent de l’eau parce qu’ils en ont besoin- l’offre de biens artificiels est essentiellement déterminée par l’offre : les hommes ne mangent pas de la tarte Tatin parce qu’ils en ont demandé un jour, mais ils en mangent parce qu’on leur en a servi un jour, et qu’ils y ont pris goût. De même pour la musique de Bach ou les films pornographiques. Assurément, si les biens artificiels sont consommés, c’est qu’ils satisfont une tendance, une aspiration, un goût, un penchant, bref, qu’ils rencontrent une aspiration générale, indéterminée qui trouve là une manière, parmi d’autres possibles, de se réaliser. Mais à elles seules, les tendances autres que vitales ne déterminent pas la manière qu’elles auront de se satisfaire, ni même si elles se satisferont. Qu’il s’agisse des tendances basses ou des tendances élevées de notre nature, c’est l’offre qui a l’initiative, c’est l’offre qui  les encourage ou les décourage, leur donne libre cours ou les restreint, les habitue à s’élever dans la sublimation, ou les précipite dans les abîmes ; c’est encore elle qui détermine la manière particulière qu’elles auront de s’épanouir et de se développer. Si l’on aborde la question d’un point de vue moral -en considérant par exemple que le développement des tendances basses est un mal- il faut dire que la responsabilité incombe d’abord à l’offreur et non au demandeur. C’est pourquoi l’on peut considérer que les responsables de l’abêtissement ne sont pas les gens qui s’abêtissent (l’immense masse des hommes, qui ne réfléchissent pas), mais les offreurs d’absurdités, les innovateurs (qu’il s’agisse des industries du loisir, des technologies électroniques) qui démultiplient les moyens que les gens ont de s’abêtir. En ce sens, la réplique des présidents de chaines de télévision, qui consiste à dire qu’ils se bornent à donner aux gens « ce qu’ils veulent », est la manifestation de leur irresponsabilité. Ils s’en lavent les mains. Et pourquoi s’en lavent-ils les mains ? Parce que cela leur rapporte. En ce sens, la liberté de l’économie, conçue comme activité générant du profit, est profondément immorale. Car elle peut justifier, par ce biais, un abaissement moral continu de l’humanité, en arguant du « désir des consommateurs ». Tout cela, en dernière instance, se fonde sur une idée fausse et désastreuse, qui est l’idée libérale : que le désir et l’esprit des hommes n’aient pas besoin d’être éduqués et orientés vers le haut. Quand on construit une société sur cette idée, on aboutit immanquablement à l’abêtissement général.



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