mardi 19 avril 2016

Mens momentanea


Avez-vous remarqué cette mode qui consiste à afficher de grandes photographies le long des grilles des jardins publics ? Les photographies en question, par exemple le long des grilles du Palais du Luxembourg, à Paris, nous donnent à voir toutes sortes de paysages lointains, qu’il s’agisse de la Cordillère des Andes, de l’Australie vue du ciel ou d’un envol de flamands roses en Camargue. Ainsi, alors que vous vous trouvez face à un monument somptueux, ou sur le point de pénétrer dans un parc magnifique, il vous est immédiatement proposé de ne pas vous adonner, de ne pas vous consacrer, pour quelque minutes, à la contemplation exclusive de ce que vous avez sous les yeux, mais de vous détourner d’emblée, avant même si  je puis dire, d’avoir pu voir ce que vous voyez. Cette nouvelle manie muséographique qui, comme toute manie, est devenue un véritable réflexe, trahit une évolution importante du fonctionnement des esprits contemporains. Je la résumerai en disant que l’esprit contemporain n’est à peu près jamais à ce qu’il fait. Plus radicalement encore : il n’est jamais là où il est. Dès qu’il est quelque part, il est invité, et il s’invite lui-même, à être aussi ailleurs. Je dis « aussi », mais il faudrait dire « d’abord » puisque le détournement, le divertissement, la fuite vous sont proposés avant même que vous soyez livré à l’objet principal. Heidegger définissait l’homme comme « l’être-là », c’est-à-dire l’être qui se rapporte à son milieu de manière consciente, en étant capable de s’émerveiller (ou de s’étonner ou de s’angoisser) de cette présence de toutes choses, et singulièrement de ce qui se trouve là. Cette définition est en passe de devenir caduque : on pourrait dire que l’homme contemporain est l’être-qui-n’est-pas-là. Le Nicht Dasein. Un tel arrachement est assurément le résultat de l’emprise des nouvelles technologies sur l’esprit contemporain, qui soumet toutes nos âmes à un divertissement à la seconde puissance, un divertissement au carré. Nos prothèses électroniques nous divertissent en effet de nos propres divertissements. Ainsi la technologie donne-t-elle à l’homme des moyens décuplés de fuir toute stabilité et, par-là, de se fuir lui-même éperdument, jusqu’à n’avoir plus aucune consistance intérieure, jusqu’à devenir, ce que Leibniz appelait, parlant des animaux sans mémoire, des « esprits momentanés », des âmes littéralement pulvérisées.





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