vendredi 1 avril 2016

Trois types


Il y a trois types d’hommes : les ignorants, les demi-habiles, les sages. Les premiers ne savent pas ; les deuxièmes croient savoir ; les derniers savent. Dans l’interprétation des grandes pensées, ces trois catégories se retrouvent constamment. Prenez la pensée de Nietzsche. L’ignorant vous dira tout de go que Nietzsche est un antisémite pré-nazi. Le demi-habile, frotté de quelques rudiments de philosophie, rétorquera que tout cela est faux, que Nietzsche est au contraire un penseur qui fourbit toutes les armes nécessaires à la critique du nazisme, et qu’il n’est a fortiori pour rien dans la genèse de l’antisémitisme allemand du 20ème siècle. Que dira le « sage » ? Eh bien la vérité : que Nietzsche n’était certes pas une brute et qu’il méprisait en effet les leaders populistes antisémites qui –« hommes du ressentiment »- n’en voulaient qu’à la fortune des Juifs (il l’a écrit), mais qu’il faudrait être bien aveuglé pour ne pas lire dans son œuvre la première formulation d’un antisémitisme métaphysique radical, d’une forme de pensée absolument étrangère à toute la philosophie depuis sa naissance, une réhabilitation inouïe de Calliclès contre Socrate, un mépris de la démonstration au profit de l’assertion et de la provocation, une condamnation sans appel du rationalisme et de l’humanisme chrétien, l’ouverture toute grande des portes qui mènent droit vers l’enfer. On peut faire la même chose avec Hegel. L’ignorant dira tout uniment qu’il est un penseur totalitaire ; le demi-habile qu’il s’agit d’un grand théoricien de la liberté ; le sage admettra qu’on pouvait en tirer Gentile, et de là Mussolini. La première différence entre le sage et l’ignorant, c’est que l’ignorant ne sait pas pourquoi il a raison. La seconde, c’est que le sage est capable de réprouver une pensée sans nier qu’elle soit une pensée, et qu’elle contienne quelque vérité. Les ignorants se trompent moins que les demi-habiles, et sont moins dangereux. Quant au risque de se croire sage alors qu’on n’est jamais qu’un demi-habile, il est permanent. Prenez donc ce billet cum grano salis.





1 commentaire:

  1. c'est pourquoi la démocratie marche un peu : la masse des ignorants n'est pas folle ni déraisonnable comme les demi-habiles même si elle ne sait pas forcément pourquoi elle a raison !

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