vendredi 27 mai 2016

Démocratie ou Démocratie ?



Aujourd’hui, je voudrais compléter mon billet sur la démocratie.
C’est entendu, le régime dans lequel nous vivons n’est pas démocratique. Dans le même temps, nos maîtres ne cessent de nous dire que nous vivons « en démocratie ». Ma question est : sont-ils de purs et simples menteurs, ou n’y aurait-il pas, après tout, un malentendu sur le sens du mot « démocratie » ? Car observons ceci : une bonne partie du peuple lui-même, une fois détrompé, continue de penser que, même s’il n’a pas le pouvoir et subit des décisions contraires à l’avis majoritaire, il vit bel et bien dans une sorte de régime qui mérite, « en un certain sens », le nom de démocratie. Je fais donc ici l’hypothèse qu’il existe un malentendu, pas entièrement volontaire ni cynique, sur le sens du mot.
Il y a en fait deux sens du mot démocratie. Un sens premier, que l’on pourrait dire le sens propre, qui correspond à l’étymologie ; c’est le sens antique, aristotélicien, rousseauiste : un régime est démocratique quand le peuple y exerce le pouvoir. On peut même assouplir la définition et dire qu’un régime est démocratique quand les grandes décisions de politique publique sont conformes à l’avis de la majorité de la population (soit que cette dernière prenne, directement ou indirectement, les décisions, soit qu’elle ne les prenne pas du tout, mais se trouve gouvernée par un souverain soucieux de prendre des décisions conformes aux aspirations fondamentales de son peuple).
Mais il existe un deuxième sens, que l’on pourrait dire impropre, et qui ne correspond pas à l’étymologie ; c’est le sens moderne lockéen, voltairien, libéral : un régime est dit démocratique quand les individus qui le constituent disposent de la plus large sphère d’indépendance possible. Autrement dit lorsqu’ils jouissent des droits les plus larges à faire valoir sans contrainte collective leurs désirs subjectifs.
Cette distinction correspond à celle que Benjamin Constant faisait entre « la liberté des Anciens » et « la liberté des Modernes ».[1] La liberté comme participation au pouvoir collectif d’un côté, la liberté comme indépendance privée de l’autre.
S’il est faux que nous vivions dans une société démocratique au sens propre, il est en revanche indéniable que nous vivons dans une société démocratique au sens libéral : chacun est libre d’aimer qui il veut, de se marier avec qui il veut, de divorcer quand il veut ; le service militaire n’existe plus, l’autorité du père de famille n’opprime plus les enfants, les adolescents sont émancipés par le biais de la consommation, la hiérarchisation des arts a disparu, la pression symbolique des normes élitistes a disparu, la musique symphonique, le rap, la philosophie et le macramé sont également reconnues comme des « pratiques culturelles », nous pouvons circuler partout en Europe sans rencontrer de frontières ni de douanier, les marchandises, les capitaux et les personnes sont libres d’aller et venir ; bref, chacun a le droit de faire ce qui lui plaît (ici). C’est ce que l’idéologie dominante nomme « règne des Droits de l’Homme » ou encore « société démocratique ».
Or, et nous touchons là le cœur de l’affaire, la majorité n’est pas forcément favorable à ce type de société. Car le libéralisme nous offre, en effet, des libertés dont la plupart des gens n’ont que faire, quand ils ne les réprouvent pas carrément pour des raisons religieuses, philosophiques ou morales. Bref, pour imposer la « démocratie » au sens libéral, il n’est pas exclu qu’il faille aller contre la démocratie au sens propre. Et de fait, le libéralisme est promu, porté et imposé par des groupes minoritaires, parfois à la limite de la secte, qui se présentent évidemment comme l’avant-garde éclairée de la « démocratie ». Ainsi s’est imposée la confusion sémantique entre « libéralisation » et « progrès démocratique. »

Cette manipulation symbolique a franchi ces derniers temps une étape supplémentaire : la majorité silencieuse se montrant de plus en plus hostile au libéralisme dans tous les domaines, la démocratie au sens propre est désormais considérée ouvertement par les élites libérales comme une mauvaise chose, c’est-à-dire, dans son langage tordu, comme anti-démocratique ; elle a donc été rebaptisée de manière systématiquement péjorative : pour évoquer les aspirations de la majorité à se gouverner elle-même, on parle systématiquement de « populisme », de « démagogie », de « crispation rouge-brune »[2].

Cette contradiction entre la démocratie réelle et ce que les élites nomment démocratie (à savoir leur idéologie propre) a déjà existé au XXème siècle, avec une idéologie très différente, puisqu’il s’agissait du socialisme bureaucratique soviétique. Dans ces régimes, on appelait « démocratie » le socialisme bureaucratique et, alors même que la majorité de la population y était devenue hostile, la propagande officielle continuait de considérer que tout opposant au socialisme était hostile à la « démocratie populaire ».
De notre côté, à l’Ouest, tant que la majorité de la population s’est montrée favorable aux réformes libérales, l’équivoque entre les deux sens du mot démocratie n’a pas posé de problème. Mais à présent que l’idée libérale sort de son lit pour s’appliquer à toutes les sphères de l’existence -et révulse par ses conséquences une part croissante de la population- les deux sens du mot démocratie vont devenir tout simplement antinomiques.
Nous allons vivre dans des dictatures du progrès démocratique.






[1] De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, discours prononcé à l’Athénée royal de Paris, 1819. A lire ici
[2] L’adjectif « rouge-brun » est à lui seul un petit chef-d’œuvre de la police idéologique : s’en trouvera affublée systématiquement toute personne qui critique le libéralisme sous ses deux aspects, à la fois économique (premier délit idéologique) et sociétal (second délit idéologique). Du premier délit se tire la qualification de « rouge » (communiste) ; du second délit se tire la qualification de « brun » (nazi). L’incrimination complète (« rouge-brun ») fait de vous ce qu’il y a de pire qu’un communiste et un nazi, à savoir un national-bolchevique (les curieux liront ici l'itinéraire du principal théoricien de ce courant de pensée, pour comprendre à quoi on essaie d'assimiler les contestataires du libéralisme).  Imaginez que vous soyez tout à la fois opposé à l’adoption homosexuelle et hostile au Traité de libre-échange avec les Etats-Unis : la probabilité qu’un disciple de BHL vous traite rapidement de « rouge-brun » approche 1. Le problème est que, à en croire les sondages, les Français, par exemple, sont majoritairement "rouge-brun" sur beaucoup de sujets. Par l'utilisation de ce terme infâmant, les doctrinaires libéraux prouvent ou bien leur malice ou bien leur manque d'imagination  : ils semblent en effet ne pas concevoir qu'on puisse s'opposer à leurs vues autrement qu'en souhaitant l'avènement d'un régime totalitaire : soit le totalitarisme communiste, soit le totalitarisme nazi; soit l'égalitarisme jusqu'à la paix des cimetières, soit l'inégalitarisme jusqu'au retour à l'animalité. En réalité, il y a une autre façon de s'opposer au libéralisme métaphysique, c'est de soutenir le bon sens traditionnel, dont la forme savante est l'aristotélisme thomiste, qui n'est autre que la doctrine philosophique de l'Eglise. Soit qu'ils n'en aient même plus le souvenir, soit qu'ils la haïssent d'une haine sacrée, les doctrinaire libéraux ne peuvent plus se rapporter aux positions fondamentales de cette dernière autrement que l'insulte à la bouche, en brandissant les épouvantails du fascisme et du bolchevisme, et si possible des deux en même temps. Ainsi aurez-vous remarqué que les Papes sont alternativement traités de nazi et de communiste par tous les puissants du Monde, qu'ils soient libéraux de droite ou libéraux de gauche. Les Papes, certes, sont spécialisés : Benoît XVI, très en pointe contre le libéralisme sociétal était régulièrement traité de nazi. François, très en pointe contre le règne du Capital, est quotidiennement traité de communiste.


 

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