vendredi 27 mai 2016

Héraldique du monde moderne


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Dans un précédent billet, je suis passé un peu vite sur la figure de « Baphomet ». J’y reviens donc. Baphomet est censé être l’idole satanique qu’adoraient les Templiers. Il est très probable qu’il s’agisse là d’une pure extrapolation à partir des calomnies nombreuses dont on accabla les Templiers au moment de leur procès, sous Philippe le Bel. A l’origine de toute cette fumée, cependant, il pourrait y avoir un peu de vrai, à savoir le basculement de certains Templiers dans une sorte de syncrétisme islamo-chrétien, où l’on reconnaissait à Mahomet le statut d’un véritable prophète (n’oublions pas que pour la théologie catholique, Mahomet est un faux prophète, possiblement annoncé par l’Apocalypse-autrement dit une figure satanique). « Baphomet » ne serait que la prononciation occitane de son nom.
Mais peu importe. Je ne veux pas ici faire l’histoire de cette figure, qui se perd dans l’inextricable mélange de vérité et de canulars dont est tissée la littérature ésotériste. Il est de toute façon évident que le Baphomet que nous avons sous les yeux n’a rien à voir avec l’islam (pour une fois que cette phrase est vraie !) L’essentiel à savoir est qu’elle a été progressivement élaborée et utilisée par les milieux occultistes anticatholiques pour servir d’allégorie à leur « idéal », sinon leur « dieu ». Regardons d’un peu plus près de quoi elle a l’air. Pour cela, prenons la représentation la plus célèbre, celle qu’en fit Eliphas Lévi, grand occultiste français du XIXème siècle, de son vrai nom Alphonse Constant, diacre défroqué.[1]
Baphomet a une tête de bouc et un corps humain androgyne, puisqu’il a des bras masculins, mais une poitrine de femme. Il est également doté de grandes ailes d’oiseau et de pieds de boucs. Il porte sur le ventre un caducée (serpent enroulé autour d’un bâton). Entre ses deux cornes, on observe une étoile à cinq branches (pentacle) et, au-dessus, un flambeau. Autour de lui, deux croissants de lune, l’un blanc, l’autre noir. Sur son bras droit, le mot « solve », sur son bras gauche le mot « coagula ». La main droite, levée, salue à la façon des papes, en joignant l’index et le majeur. La main gauche est baissée, les doigts dans la même position. Mais quel est le sens de tout cet attirail ? Pour bien le comprendre, il ne faut pas commencer par lire les ennemis de l’occultisme, mais par lire les occultistes eux-mêmes, qui donnent à tout cela un sens à leurs yeux tout à fait positif. Allons-y donc.
D’abord, il s’agit d’un bouc, symbole biblique du péché et symbole mythologique de la pulsion sexuelle débridée. Choisir un bouc pour emblème, c’est dire que l’on souhaite prendre le parti des humiliés, des victimes de l’oppression religieuse et de la pression sociale : les pécheurs et les libertins, par opposition aux obéissantes brebis du troupeau de Dieu. L’étoile à cinq branches est un très ancien signe de protection païen, présent dans l’Europe pré-chrétienne. Le cinéma en a fait un signe de la magie noire, mais cela ne vaut que du pentacle ayant la pointe en bas, ce qui n’est pas le cas ici. Le flambeau sur sa tête symbolise la libre connaissance, la libre recherche. Le caractère androgyne annonce le dépassement de la dualité humaine, la synthèse du masculin et du féminin. Le caducée quant à lui, possède une triple signification : le serpent, symbole de la tentation dans la Genèse, est ici présenté comme bénéfique ; il prend place en l’occurrence dans l’emblème de la Médecine, science dont le but est de conduire l’homme à l’immortalité ; enfin, comme attribut classique du dieu Hermès, le caducée symbolise aussi le commerce et la communication. Le salut papal est ironique ; il s’agit tout à la fois de singer l’adversaire et de lui disputer son autorité. Les mots « solve » et « coagula » sont un dyptique classique de la franc-maçonnerie, renvoyant au travail des alchimistes, qui sont censés dissoudre (solve) les matériaux pour en dégager les éléments fondamentaux et reformer d’autres matériaux (coagula). D’après Eliphas Lévi lui-même, les deux lunes symbolisent deux sephirot de la Kabbale juive : Chezed et Geburah, à savoir la compassion d’un côté et la force de l’autre. Vertus dont il est bon qu’elles soient en harmonie.
Tout cela n’a rien de sanglant ni de criminel. Somme toute, l’ensemble de ces symboles, tout à la fois dégoulinants de bonnes intentions humanitaires et irradiant une épouvantable laideur, composent une allégorie assez fidèle de l’idéologie occidentale dominante (qui, comme à toute époque, est l’idéologie de la classe dominante, comme disait Marx). Tout y est : hostilité au christianisme, perçu comme attentatoire à la liberté humaine; refus de la distinction sexuelle; aspiration à l’immortalité par les moyens de la technique médicale et génétique; culte de l’émancipation radicale à l’égard de toute détermination naturelle; désir promothéen de dépasser, par les moyens de l'artifice, la finitude de la condition humaine; promotion des échanges, du commerce, de la mobilité; rêve d’un âge messianique où la force serait au service de cette vision du monde.
Il n’est pas tellement exagéré de dire que Baphomet constituerait un meilleur symbole des institutions européennes que le drapeau actuel avec ses douze étoiles.

Et cela pour des raisons théologiques évidentes !



[1] Voir Dogme et rituel de la haute-magie, Germer Baillière éditeurs, 1854.

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