mercredi 6 juillet 2016

Sur le Grand Absent




Je poursuis mon billet sur le Brexit.
Toute personne ayant une certaine connaissance de l’histoire de la construction européenne sait que l’idée de faire entrer la Grande Bretagne au sein de la C.E.E. avait soulevé, dans les années soixante, l’opposition des partisans d’une confédération européenne véritablement politique, c’est-à-dire jouissant de  l’indépendance à l’égard des Etats-Unis.  On se rappelle en particulier l’opposition véhémente du Général de Gaulle (on l’écoutera ici). Symétriquement, l’entrée de la Grande-Bretagne avait la faveur des atlantistes, qui souhaitaient que la construction européenne se limite à n’être qu’une vaste zone de libre-échange, dépourvue de toute puissance politique propre, englobée dans l’OTAN. Si donc notre oligarchie avait un brin de culture et de mémoire, elle aurait pu, elle qui se dit favorable à une existence politique de l’Union européenne, se réjouir du départ des Anglais. Au lendemain du Brexit, elle aurait pu dire :
« Au revoir Messieurs les Anglais, le Général de Gaulle ne s’était pas trompé ; depuis votre entrée, la construction européenne s’était progressivement éloignée du projet d’origine, pour devenir une zone de libre-échange en extension permanente, ingouvernable et totalement soumise à l’Empire américain, dont vous avez été le cheval de Troie. Vous partis, nous avons une chance de reprendre les choses en deçà du point où elles ont commencé à dérailler. »
Elle n’en a rien fait. Pourquoi ? A mon avis pour deux raisons principales : la première, c’est que nos dirigeants sont parfaitement incultes. En conséquence, même à titre de discours de façade, je veux dire de discours pour ne pas perdre la face, ils sont incapables de mobiliser ce genre d’arguments fondés sur la mémoire historique. L’Histoire n’est rien pour eux. Ils vivent dans un éternel présent, l’éternel présent des coursiers et des factotums. La seconde raison, c’est qu’ils sont, à une majorité écrasante, favorables à ce que l’Union européenne est devenue, à savoir une machine à aligner les nations européennes sur les intérêts américains, un laminoir pour les identités, diluées dans la sous-culture globish. Qu’on me comprenne bien : ils n’y sont pas favorables parce qu’ils y auraient longuement réfléchi et s’en seraient véritablement convaincus. Ils y sont favorables parce que c’est ainsi et parce que les Américains sont les plus forts. Non seulement ils manquent d’imagination, mais ils manquent aussi d’audace.
Pour finir, voici un extrait de la conférence de presse du Général de Gaulle du 14 janvier 1963 :
Mais la question est de savoir si la Grande-Bretagne actuellement peut se placer avec le Continent et comme lui à l'intérieur d'un tarif qui soit véritablement commun. De renoncer à toutes préférences à l'égard du Commonwealth. De cesser de prétendre que son agriculture soit privilégiée. Et encore, de tenir pour caducs les engagements qu'elle a pris avec les pays qui ont fait partie, qui faisaient partie, ou qui font partie de sa zone de libre-échange. Cette question-là c'est toute la question. On ne peut pas dire qu'elle soit actuellement résolue. Est-ce qu'elle le sera un jour ? Seule évidemment l'Angleterre peut répondre. La question est posée d'autant plus qu'à la suite de l'Angleterre, d'autres Etats qui sont, je le répète, liés à elle par la zone de libre-échange, pour les mêmes raisons que la Grande-Bretagne voudraient ou voudront entrer dans le Marché Commun, il faut convenir que l'entrée de la Grande-Bretagne d'abord et puis ceux de ces Etats-là changera complètement l'ensemble des ajustements, des ententes, des compensations, des règles qui ont été établis déjà entre les six, parce que tous ces Etats comme l'Angleterre ont de très importantes particularités. Alors c'est un autre marché commun dont on devrait envisager la construction. Mais celui qu'on bâtirait à onze. Et puis à treize. Et puis peut-être à dix-huit. Elle ne ressemblerait guère sans aucun doute à celui qu'ont bâti les six. D'ailleurs cette Communauté s'accroissant de cette façon verrait se poser à elle tous les problèmes de ces relations économiques avec toute sorte d'autres Etats et d'abord avec les Etats-Unis. Il est à prévoir que la cohésion de tous ses membres qui seraient très nombreux, très divers n'y résisterait pas longtemps. Et qu'en définitive il apparaîtrait une Communauté Atlantique colossale sous dépendance et direction américaine, et qui aurait tôt fait d'absorber la Communauté de l'Europe. C'est une hypothèse qui peut parfaitement se justifier aux yeux de certains, mais ce n'est pas du tout ce qu'a voulu faire et ce que fait la France et qui est une construction proprement européenne.

Voilà qui dépayse.


1 commentaire:

  1. Excellent ! Et dire que certains, dans le parti recemment renommé les Républicains, se réclament du Gaullisme. Quelle bande de faussaires...

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