mardi 11 octobre 2016

Billet d'humeur






Le Ralliement, manu militari








Je sais que ça ne sert pas à grand-chose, mais j’aime bien passer un peu de temps à comprendre par quel enchaînement, par quels malheureux concours de circonstances nous sommes arrivés au fond du cloaque où nous barbotons. Car, même en pleine décadence, la science historique apporte une satisfaction d’un genre très particulier, celle dont parlait sans doute Platon quand il disait que connaître le mal ne le supprime pas, mais procure une sorte d’apaisement au philosophe. Au demeurant, comme c’est une des dernières qui nous restent, avec le vin frais et le bon pain, autant ne pas la bouder. Mais trêve de bavardage. Voici où je voulais en venir : les catholiques feraient bien d’apprendre leur propre histoire plutôt que d’ânonner la propagande de l’Adversaire. Il y a deux thèmes qui me mettent littéralement les nerfs en pelote quand on en vient à parler de l’Eglise et de la Modernité : la sacro-sainte laïcité et le ralliement à la République. Sur le premier point, je suis fatigué d’entendre, dans la bouche de catholiques, quand ce n’est pas dans celle de prélats, que la séparation de l’Eglise et de l’Etat est une idée chrétienne, une idée évangélique, exprimée dans le célèbre verset : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » Dans leur zèle, certains vont jusqu’à expliquer que c’est l’honneur et la fierté d’un catholique de ne pas faire le moins du monde état de son catholicisme sur la place publique et, s’il est homme politique, de mettre un gros mouchoir dessus. C’est le cas de l’inénarrable Bayrou. Il paraît que le malheureux, dans sa jeunesse, a sauté la tête la première dans une piscine vide. Est-ce au fond de la même piscine qu’il est allé pêcher les âneries qu’il débite ? Bien sûr que non. C’est plus sûrement dans la bouche de nos adversaires. Adversaires qui, dans leur perversité, ont réussi à faire croire aux benêts de catholiques que c’est l’Evangile lui-même qui exigeait qu’on prît les mesures antichrétiennes de la IIIème République. On assiste alors à ce touchant spectacle : des catholiques, éperdus de gratitude, expliquant doctement que c’est le christianisme véritable qui a inspiré l’expulsion des congrégations, la loi de 1905 et les inventaires à la force des baïonnettes. C’est bien simple : depuis 50 ans, les catholiques passent leur temps à répéter la propagande intoxicatrice du camp d’en face. La phrase du Christ sur César n’a jamais signifié, selon la doctrine catholique, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais seulement la distinction du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. La différence entre les deux est de taille : la séparation de l’Eglise et de l’Etat, c’est la totale indépendance de l’Etat à l’égard de la loi divine en matière morale. C’est l’objectif de la franc-maçonnerie depuis sa création. La distinction du spirituel et du temporel, c’est la division du travail entre l’Eglise et l’Etat : la première s’occupe de tout ce qui concerne, directement ou indirectement, le salut des âmes ; le second s’occupe du reste. Autrement dit, et pour prendre quelques exemples, l’Eglise n’a aucune droit de regard sur les questions sécuritaires, fiscales, cadastrales, routières, vestimentaire ou alimentaires. Le christianisme n’est pas l’islam ; il reconnaît une sphère de pleine autonomie pour les autorités terrestres. En revanche, dès qu’un sujet touche, directement ou indirectement, au salut des âmes, l’Eglise a le droit de parler et l’Etat a le devoir de l’écouter. Concrètement, cela veut dire que si une mesure législative quelconque contrevient à la loi divine (disons pour faire court, aux Dix commandements) en elle-même ou par ses conséquences, l’Eglise a le droit d’exiger son retrait et l’Etat, qui ne devrait pas être séparé de l’Eglise, le devoir de s’exécuter. Le pire est que tout cela relève du bon sens ! Quelle religion pourrait se vanter de vouloir un monde vivant comme si elle n’existait pas ? Quelle parole de vérité pourrait souhaiter l’instauration d’un monde entièrement relativiste ? Quelle source de commandements pourrait vouloir que les corps sociaux soient soustraits à l’influence de ses préceptes ? Si la forme de vie collective des hommes est l’Etat-nation, l’Eglise ne peut s’en détourner et laisser Léviathan faire ce qu’il veut. C’est pourtant ce que la plupart des catholiques croient désormais. A la décharge des catholiques nés dans les années 50 et qui continuent de se dandiner sur ce pont-aux-ânes, il faut reconnaître que dans une société massivement chrétienne par ses mœurs, l’Etat lui-même ne pouvait guère, dans un premier temps, s’éloigner des préceptes moraux fondamentaux de l’Eglise. Pour la bonne et simple raison que les élites demeuraient teintées de christianisme. Dès lors, la question devait paraître bien bénigne à beaucoup de gens. On pouvait même voir dans la séparation de l’Eglise et de l’Etat un recul de l’hypocrisie et du cléricalisme. Mais c’était sans compter avec l’existence bien réelle d’un projet de déchristianisation radicale, qui continuait de courir et de saper la société. A présent que nos élites sont acquises à des mœurs totalement anti-chrétiennes et qu’elles ont, de surcroît, organisé la colonisation de notre territoire par des populations musulmanes religieusement conquérantes, on commence à comprendre, chez les catholiques qui restent, l'intérêt qu’avait l’alliance indéfectible du Trône et de l’Autel. Mais il est trop tard. On tente bien, ici et là, d’expliquer aux envahisseurs qu’il faut se convertir à la séparation de la religion de l’Etat...Mais aux oreilles de Mahométans, qui ne conçoivent même pas la distinction du temporel et du spirituel, une telle idée n’a tout simplement aucun sens. Quand ils seront majoritaires, ils le feront savoir à tous les benêts qui auraient la naïveté de s’en étonner.


J’en viens à mon deuxième point, qui est très lié au premier : le Ralliement de l’Eglise à la République sous Léon XIII. Là non plus, il n’est pas rare de voir les catholiques opiner gravement du chef quand on évoque cet événement historique, puis se lancer, généralement face à un parterre de francs-maçons en extase, dans de jaculatoires actions de grâce. Il s’agirait là d’un acte de clairvoyance, d’un geste d’une lucidité prophétique, d’une conversion à la  bienfaisante Modernité, qui nous apporte l’eau et le gaz à tous les étages. Il me semble plutôt qu’on tient là une des plus regrettables erreurs de tactique politique de toute l’histoire de la tactique politique. Je rappelle l’essentiel. En 1892, le peuple français est encore rural à 80% et massivement pratiquant. Bref, la France est catholique. Pour son malheur, elle est gouvernée par une secte anti-catholique qui a proclamé la IIIème République. Cette dernière poursuit les desseins de ses deux devancières, qui tiennent en deux points : supprimer la Monarchie et éradiquer le catholicisme (« écraser l’Infâme » comme disait Voltaire). Le résultat de l’opération, qui revient à amputer la France de son cœur et de son cerveau, c’est la « République Française », sorte d’entité métaphysique armée d’un triangle et d’un compas, qui a pour vocation de devenir la Lumière du Monde. La première partie du programme ayant été bien avancée par l’assassinat du Roi et de sa famille en 1793, il restait à accomplir la seconde. C’est à quoi s’attachèrent les sectaires de 1875. Plus rusés que les conventionnels de la Révolution, qui avaient assez maladroitement entrepris de convaincre les masses en égorgeant les prêtres et en décapitant les bonnes sœurs, ils décidèrent de soustraire la jeunesse de France à l’influence de l’Eglise, en s’attaquant à l’enseignement catholique. Face à de telles menées républicaines, les catholiques ne voyaient de salut que dans la restauration de la Monarchie, avec de bonnes chances d’y parvenir. Nous en étions là quand le Pape Léon XIII demanda à ses ouailles, du haut de sa chaire, de bien vouloir accepter le régime républicain et, comme on dit, mener le combat de l’intérieur. Funeste erreur ! Le pape faisait comme si la République n’était qu’une forme politique, un ensemble de dispositions juridiques formelles, et pas une doctrine, un contenu, une substance. Il faisait comme si la République en France était l’une des trois formes de gouvernement légitime décrites par Aristote. Il oubliait le caractère idéologique sui generis de la République française, qui s’est conçue, dès le début, comme une machine de guerre anticatholique. Le Pape pensait aussi, sans doute, obtenir un adoucissement des tracasseries et des persécutions en faisant un geste d’apaisement. S’il avait été attentif au fait que la République était tout entière arc-boutée à la destruction du christianisme, il aurait sans doute pensé que la plus urgente des choses à faire était de se débarrasser de ce poison en faisant tout ce qu’il était possible pour rétablir définitivement la Monarchie catholique en France. Au lieu de cela, il jeta les catholiques dans la gueule du loup. Le mouvement de résistance à la République et à ses projets antireligieux fut donc coupé en deux, son élan brisé net, ses forces éparpillées et divisées. Les catholiques entrèrent en conflit interne permanent, le Sillon contre l’Action française, pour faire court. Et, comme on pouvait s’y attendre, la République récompensa ce geste de soumission par une bonne bastonnade : ce furent les lois de 1901 et 1905 qui tombèrent sur la tête des catholiques pour prix de leur bénévolence.





6 commentaires:

  1. Très intéressant Frédéric, une remarque cependant sur la première partie : où placez vous dans ce concert actuel la franc maçonnerie théiste, celle qui se réclame de Dieu, n'intervient pas dans la sphère publique, ne pronant pas la laïcité à tout crin, et qui au demeurant est très conservatrice, refusant d'ailleurs la mixité... ?
    En effet, parlons du Grand Orient, officine quasi officielle de la république française, la plus influente des obédience françaises. Le GO a je pense gagné le combat, et je le déplore, mais je pense que cette obédience est aux antipodes de la franc maçonnerie anglo saxonne conservatrice que je décris plus haut.
    Ne pourrait il pas y avoir une alliance objective entre l'Eglise catholique et la franc maçonnerie régulière (GLNF) ?
    Je me suis bcp intéressé à ces questions ces temps, j'aimerais avoir votre avis !

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  2. A vrai dire, je parle d'un concert passé et plus tellement présent... Les Français ont oublié qu'ils étaient catholiques. La pente est autrement plus longue à remonter qu'à la fin du 19ème siècle, où tout le problème tenait aux institutions. Cela étant dit, j'en viens à votre question. Il est certain que la F.M. régulière, anglo-saxonne, est chrétienne au moins sur le papier, puisqu'elle est anglicanne (le souverain anglais, s'il est mâle, en est le chef je crois bien). Mais l'influence de cette FM là est à peu près nulle en France, sauf dans les Alpes-Maritimes, où elle s'occupe essentiellement de magouilles immobilières, si j'en crois les gazettes. Au RPR aussi, à une époque, mais la réflexion spirituelle n'était pas le fort de la plupart des membres. Pour le reste, la FM française est enragée d'athéisme et de haine de la Monarchie catholique. Son programme a toujours été la destruction de l'influence de Rome dans le coeur des Français (école sans Dieu, séparation, avortement, etc.) Je crois que le programme maçonnique est désormais réalisé, épuisé. L'instrument n'a plus de fonction véritable. Il serait même un peu en retrait par rapport aux nouvelles avancées du Progrès, dont la FM n'est plus l'instigatrice. On est passé aux LGBT et aux grandes officines mondialistes qui font avancer le projet transhumaniste.

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  3. Mais le problème n'est il pas différent ?

    D'une part le ralliement est arrivé un peu trop tard ... Si l

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    1. Si l'episcopat n'avait pas lié son sort aux Bourbons ou aux Bonaparte les républicains n'auraient pas été anticléricaux
      D'autre part Léon XIII s'y est particulièrement mal pris. Il aurait dû négocier des garanties et des contre parties plutôt que d'engager une réorientation radicale sans discussions

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  4. J'ai quelques doutes sur l'hypothèse selon laquelle des démarches plus précoces auraient rallié les républicains au catholicisme...Comment, au sortir de la Révolution, le clergé aurait-il pu dire "Allez, sans rancune, vive la République"? Je vois mal la Franc-maçonnerie en conclure : "A la bonne heure! Embrassons-nous! De notre côté nous abandonnons triangles, équerres et compas et nous rentrons dans le giron de la Sainte Eglise." C'est supposer qu'ils faisaient la révolution sans objectif idéologique.

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    1. Non cher Frederic. En 1848 la République et l'Eglise marchaient main dans la main .... C'est lus le second empire que les positions se sont durcies et que les Loges sont devenues l'avant garde des Républicains ...

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