lundi 6 février 2017

"Stupide, inepte, désastreux"

Voici le texte paru dans la Pravda cet après-midi, évoquant le programme du parti patriotique. Un petit chef d'oeuvre. Je le pose là en attendant de vous le commenter.



Voilà, je vous le commente.


Editorial du Monde, daté du 6 février 2017


« Au lendemain d’un week-end politique, samedi 4 et dimanche 5 février, où Mme Le Pen a réaffirmé les grandes lignes de son programme, il faut regarder les choses en face. Le Front national veut casser l’Europe. »


La vilaine. Elle veut « casser l’Europe. » Outre un vocabulaire de jardin d’enfants, on notera l’habituel abus de langage, qui identifie l’Union européenne à l’Europe. Exactement comme si l’on avait confondu l’URSS avec la Russie. Mais poursuivons.


« Il entend détruire ce qui a été construit, pas à pas, depuis soixante-dix ans, une œuvre qui n’a pas peu contribué à cette réalité qu’on tient, à tort, pour garantie : un Vieux Continent enfin apaisé et libéré de nombre des démons qui l’ont maintes fois ravagé. » 

La mention des soixante-dix ans nous met –involontairement- sur la bonne piste : c’est l’âge auquel l’Union soviétique s’est effondrée. On imagine bien les articles de la Pravda dans les années 80 : « Les dissidents entendent détruire ce qui a été construit, pas à pas, depuis soixante-dix ans, une œuvre, qui n’a pas peu contribué, etc. ». Il faut toutefois en venir à l’essentiel : le FN est accusé de vouloir détruire rien de moins que le « Vieux Continent enfin apaisé et libéré de nombre de démons qui l’ont maintes fois ravagé. » Soyons charitables : en bon français, cette phrase mal tournée veut dire que le FN veut détruire non pas le continent européen, mais l’Union européenne qui est censée avoir apporté la paix en Europe, et nous protéger des vieux démons, à savoir : le nationalisme et le nazisme. C’est le sophisme habituel : ou bien l’Union européenne, ou bien le nazisme. En conséquence, s’opposer à l’Union européenne, ce serait, mécaniquement, être pour le fascisme et le retour des conflits. Voici donc le FN criminel et fauteur de guerre. Cet argument est pathétique. La réconciliation franco-allemande, voulue par De Gaulle et Adenauer, voulue aussi par les peuples eux-mêmes, n'a tout simplement aucun rapport avec l'Union européenne. Nul besoin d’une construction institutionnelle artificielle pour faire la paix avec ses voisins. Et si l'on cherche des raisons plus profondes, on pourra dire que la paix résulte du fait que l'Allemagne, mise à genoux en 1945, effondrée sous l'immensité de ses fautes, a tout simplement perdu le goût de faire la guerre à ses voisins. Une chose est sûre : cette réconciliation n'a aucun rapport avec la perte de notre souveraineté, avec la suppression des frontières, le libre-échange, la mise en place de l'euro, la toute-puissance de la commission européenne. Cet argument relève du pur et simple terrorisme intellectuel. Rappelons au passage que la Grande-Bretagne et la France, ennemies mortelles pendant des siècles, vivent en paix depuis bientôt deux cents ans ; or, il n’a pas été nécessaire pour cela de créer une Union Franco-anglaise, dotée de 20.000 fonctionnaires et soumettant nos deux peuples à une pluie de directives. L’ironie sanglante dans cette affaire est que l’Union européenne, du fait de l’euro, est entrain de ranimer les tensions en Europe.


« La France a été l’un des maîtres d’œuvre de cet immense succès. Mais cela ne compte pas pour Mme Le Pen. »

Quel « immense succès » ? La Paix ? Mais justement, comme on vient de le dire, l’Union européenne n’y est pour rien... Elle est en revanche pour beaucoup dans la situation économique de notre continent, qu’il paraîtrait pour le moins audacieux de présenter comme un « immense succès ». C’est d’ailleurs pourquoi la paix est le seul argument brandi par les européistes : il n’y a rien à mettre au crédit de la construction européenne. Pour en faire une présentation flatteuse, ses partisans sont contraints de lui attribuer des bienfaits dont elle n’est pas la cause.


« Elle s’est efforcée, non sans talent, de « banaliser » un parti qui, puisant dans un vieux fonds vichyste, ne s’est développé que dans un anti-gaullisme acharné, aujourd’hui remplacé par sa détestation de l’Europe – le FN a toujours un bouc émissaire. »

Ici, le texte devient visqueux. L’argument fait place l’insinuation. Plutôt que de réfuter sur le fond les positions du Front National, Le Monde ressort les épouvantails. L’évocation de l’ « anti-gaullisme » des années 60 (effectivement lié aux convictions « Algérie Française » de Jean-Marie Le Pen) n’a ici qu’un rôle : jeter un nuage de fumée pour tenter de faire oublier que le Front National est devenu le seul parti qui défende aujourd’hui l’ensemble des principes gaulliens fondamentaux : Etat fort, souveraineté populaire, indépendance nationale, démocratie référendaire. Toute personne à peu près lucide ne peut qu’être frappée par la solitude absolue du Front National sur cette ligne. Si les mots ont un sens, le Front National est devenu le parti gaulliste. C’est ainsi. Ouvrez un manuel de sciences politiques, lisez la définition du gaullisme, comparez les forces en présence en 2017 ; le verdict est sans appel. Refuser d’admettre cette évidence au motif que les fondateurs du FN étaient hostiles à l’indépendance de l’Algérie il y 50 ans, c’est aussi absurde que de continuer d’appeler « gaullistes » des personnalités comme Alain Juppé ou Nicolas Sarkozy qui ont renié les unes après les autres toutes les idées gaullistes. Pour le reste, notez bien ceci : quand Le Monde a un ennemi, il s’agit d’un ennemi. Quand le Front National a un ennemi, c’est un « bouc-émissaire ». C’est-à-dire une victime innocente, sans rapport avec les crimes dont on l’accable, -et qui sert d’exutoire au vain peuple. Voilà qui demanderait à être prouvé... Mais, comme d’habitude, Le Monde s’estime dispensé d’argumenter.


« La chef du FN ne veut plus revenir sur l’abolition de la peine de mort (à moins que l’extension du domaine du référendum, qu’elle programme, ne vise à proposer le retour de la guillotine) et elle se range volontiers aux us et coutumes de l’époque concernant le mariage homosexuel.
 
Dont acte. On remarquera toutefois la petite parenthèse fielleuse, où Le Monde affirme à la fois son hostilité de principe à la peine de mort et sa méfiance à l’égard de la démocratie. Comme toujours, sur l’une et l’autre positions, on voudrait des arguments de fond. Passons.


Mais toute la radicalité négative dont le FN est porteur se concentre sur le couple diabolique Europe/immigration qui expliquerait tout : chômage de masse, faible compétitivité dans nombre de secteurs de pointe, absence de dialogue social, modèle agricole inadapté, école sous-performante, etc. Le FN a le coupable. Le FN a la recette : « y a qu’à » sortir de l’UE.

Le Monde prend ses désirs pour des réalités. Il est faux que le Front national attribue tous les problèmes à l’Union européenne... Reprenons la liste : chômage de masse, faible compétitivité, politique agricole...Sur ces trois sujets, il est tout de même difficile de nier que l’euro, l’interdiction des politiques industrielles et la PAC aient une importance centrale. Mais continuons : l’absence de dialogue social, les mauvaises performances de l’Ecole ? Ici, Le Monde affabule. Où a-t-il vu que le Front National attribue ces problèmes à l’UE ? Il suffit de lire le programme pour se rendre compte qu’aucune des mesures prévues dans ces domaines ne suppose la remise en cause de la construction européenne.

Au-delà de la stupidité de ce simplisme démagogique, examinons les choses de plus près. Le retour à un franc dévalué ? Passons sur le krach bancaire qui s’ensuivrait : on imagine déjà la ruée des épargnants – ménages et entreprises – paniqués à l’idée de voir la valeur de leurs économies s’effondrer avec le franc.

Le « quotidien de référence » entre dans le dur. On sent que ça va saigner. Mais, comme souvent, les gros mots cachent la faiblesse de l'argumentation. Reprenons dans l'ordre. Il est parfaitement vrai que le retour à la monnaie nationale entraînerait une dévaluation d’environ 20%. Mais justement, c’est le but ! Pas le seul, assurément. Mais il se trouve que l’euro est surévalué par rapport à l’état réel de notre économie, et que cela plombe notre compétitivité-prix (par comparaison avec l’Allemagne en particulier, qui bénéficie, avec l’euro d’une monnaie sous-évaluée). Or, d’après Le Monde, procéder à une dévaluation entraînerait un « krach bancaire » et une ruée des épargnants qui retireraient leurs économies de leurs comptes en banque. Ici, pour parler de manière mesurée, on peut dire que Le Monde écrit strictement n’importe quoi. Est-ce de la pure incompétence ? Est-ce de la mauvaise foi délibérée ? Soyons gentils, penchons pour la première hypothèse. Dévaluer une monnaie, comme l’a fait le Général de Gaulle en 1958 par exemple (-18%), n’a jamais entraîné de « krach bancaire ». Apparemment, l’éditorialiste utilise cette expression sans savoir ce qu’elle veut dire, uniquement parce qu’elle fait peur. On parle de krach bancaire quand les banques sont insolvables et ne veulent plus se prêter entre elles (la crise de solvabilité entraînant une crise de liquidités). Mais cela n’a rien à voir avec les parités monétaires. De même, en cas de dévaluation, les économies des épargnants ne sont pas en danger. Aucune raison d’aller les retirer de la banque. L’idée enfantine du rédacteur est sans doute qu’une dévaluation entraînerait la transformation de vos 1000 euros d'économie en 800 francs alors même que tous les prix, eux, ne subiraient pas la même décote. Dès lors, nous serions tous appauvris. Mais il n’a rien compris. Dévaluer une monnaie n’a de sens que par rapport aux monnaies étrangères. Une monnaie ne se dévalue pas par rapport à elle-même ! A l'intérieur du pays, le prix des produits français passeraient d'une monnaie à l'autre par simple conversion (par exemple, si 1 euro = 1 franc, le pain au chocolat qui coûte aujourd'hui 0,8 euro coûterait 0,8 franc. De même, si la parité décidée pour le changement de monnaie était 1 euro = 2 francs, alors vos 1000 euros d'économie se transformeraient en 2000 francs d'économie. Quant au pain au chocolat, il coûterait alors 1,60 franc. Bref, rien ne changerait pour vous.) Seuls se renchériraient les produits venant de l'étranger (du moins des pays qui ne dévalueraient pas en même temps que nous; voir plus loin). Par exemple, vos 1000 euros d'économie se transformeraient en 1000 francs ; en revanche, vos 1000 francs ne vaudraient plus 1000 dollars (admettons que ce soit la parité de départ) : ils vaudrait 800 dollars. Ce qui est vrai, c’est que les Français seraient moins incités à acheter des produits étrangers après la dévaluation, et que les étrangers, en revanche, seraient plus incités à acheter des produits français. Ce qui est justement l’objectif puisque nous avons une balance commerciale affreusement déficitaire. Aucune raison en tout cas d’aller retirer ses économies de la banque...Pour quoi faire ? Cela ne changerait pas leur valeur.

Passons sur l’explosion d’une dette publique qui, libellée en francs dévalués, supposerait d’être financée avec des taux d’intérêt à la grecque.

Le festival continue. Cette fois-ci, Le Monde ignore que la quasi-totalité des dettes françaises (97%) a été émise en contrat de droit français. Or, selon un principe de droit international appelé Lex Monetae, les dettes émises en contrat de droit national sont ré-libellées automatiquement en nouvelle monnaie nationale, selon la nouvelle parité fixée. En clair, 1 euro de dette publique à rembourser se transformerait en 1 franc à rembourser si la parité choisie est 1 euro = 1 franc. –Ce qui veut dire que les 20% de perte seront pour les créanciers, pas pour l’emprunteur. Si la France devait 1000 euros à un créancier, elle lui devra 1000 francs. Prêter à un pays qui détient une monnaie surévaluée, c’est prendre un risque. Il est vrai, en revanche, que les futures émissions de dette se feront probablement à un taux d’intérêt supérieur. Il est donc indéniable que la politique budgétaire devra être rigoureuse. Comme en 1958.

Cette idée que la souveraineté monétaire en 2017 – dans une France dont l’économie est l’une des plus mondialisées – passe par le retour joyeux à un franc dévalué est inepte.

Encore une fois, aucun argument. Le rédacteur essaie de faire impression en nous rappelant que nous sommes "en 2017", ce qui est censé démontrer que la souveraineté monétaire est devenue sans intérêt (à une époque aussi moderne, pensez donc !) et que tout pays sérieux doit renoncer à sa monnaie nationale. Malheureusement, il ne suffit pas de prendre des airs ironiques pour être intelligent. Ni d'affirmer pour démontrer. Reprenons la phrase posément, pour bien observer la technique d'écriture de l'éditorialiste du Monde : "Cette idée que la souveraineté monétaire en 2017 -dans une France dont l'économie est l'une des plus mondialisées -passe par le retour joyeux à un franc dévalué est inepte." Voyez comment les adjectifs tiennent lieu d'argumentation. Ils ne prouvent rien, par eux-mêmes, mais ont pour rôle de déconsidérer l'idée de retour au franc. Ramenée à l'essentiel, la phrase est  : "L'idée que le souveraineté monétaire passe par le retour au franc est inepte." (on a jeté à la poubelle "en 2017", "dans un pays mondialisé", "joyeux" et "dévalué"). Le problème est qu'ainsi nettoyée, la proposition dont on nous dit qu'elle est "inepte" apparaît au contraire pour ce qu'elle est : une évidence. Il est en effet parfaitement évident, même aux esprits les moins déliés, que la souveraineté monétaire passe par la possession... d'une monnaie. C'est ce qu'on appelle une condition nécessaire. Tout le reste n'est que sophisme. Un peu comme si vous étiez en prison et que votre geôlier vous disait : "L'idée que ta liberté, en 2017, dans un pays qui connaît un fort degré d'insécurité, passe par une joyeuse sortie de prison avec un simple ticket de bus en poche, est inepte."


Quelle serait la réaction de nos voisins européens, avec lesquels nous réalisons près de 70 % de notre commerce extérieur ? Ils dévalueraient à leur tour ? Nous reviendrions ainsi à la belle époque des dévaluations compétitives en Europe qui fit la joie des fonds spéculatifs américains jouant telle devise contre l’autre.

Il est parfaitement vrai que les Italiens et les Espagnols, sans parler des Grecs, nous emboîteraient le pas et dévalueraient leurs monnaies. Et alors ? Eux aussi souffrent de vivre sous l'empire du Mark ! Le problème de la France n’est pas la surévaluation de sa monnaie par rapport à l’économie italienne ou grecque. Le problème de la France, qui est aussi le problème de l’Italie, c’est la sous-évaluation de l’euro par rapport à l’économie allemande. Le problème de la zone euro, c’est le déséquilibre pathologique des balances commerciales en son sein ; c’est la politique non-coopérative  de l’Allemagne, qui transforme progressivement en désert industriel l’Europe du Sud, sans accepter –évidemment- de devenir l’Etat central qui distribue ses excédents commerciaux aux régions asphyxiées par la monnaie unique (sur l'euro, voir ma petite synthèse ici). Quant à la menace de spéculation, elle est infiniment moins grave que la situation actuelle. A la « belle époque des dévaluations compétitives », la France avait une industrie en pleine forme et une balance commerciale équilibrée. Au demeurant, les tempêtes spéculatives entre les monnaies se déclenchent quand les spéculateurs perçoivent qu’une monnaie n’est pas à sa vraie valeur relative par rapport aux autres monnaies. Elles ne sont qu’un rappel au réel. Ce que la religion de l’Euro promeut, c’est au contraire la fausse sécurité des anesthésiques. Car en faussant tous les signaux économiques, la monnaie unique ne fait que retarder le moment des ajustements.


 Nous abaisserions la valeur monétaire de nos PME et fleurons industriels, là encore au profit des fonds qataris ou des géants chinois se ruant pour racheter les entreprises tricolores. Le « patriotisme économique » de Mme Le Pen, c’est bon pour Wall Street, désastreux pour la France.

Ici, le Monde distribue les éléments de langage de la campagne électorale aux éditorialistes de la radio et de la télévision. Plus c’est gros, plus ça passe. Voici donc la ligne : on expliquera pendant deux mois aux électeurs que le programme du Front National risque de soumettre la France aux appétits du Qatar et de Wall Street –jusqu’ici tenus en respect par nos dirigeants patriotes-, que des pans entiers de notre industrie vont disparaître, que la mondialisation va déferler sur la France et mettre au chômage des régions entières de notre beau pays. Cela convaincra sans doute les retraités à sonotone qui votent Fillon. En revanche, cela devrait laisser assez froids les millions de chômeurs qui vivent dans les déserts industriels. Pour le reste, que dire ? Si vous n’êtes pas versé en psychanalyse, et que vous ne connaissez pas la définition de « l’inversion accusatoire » –inutile d’ouvrir un dictionnaire. Vous en avez là un exemple magnifique !

En lieu et place de réformes sérieuses et difficiles, le FN vend une recette miracle : tuer l’Europe. Ce n’est pas un programme. C’est un renoncement."

Non, c’est de la légitime défense.

 

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